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— Nous pouvons partir ! dit-elle seulement.

Le chauffeur répondit d’un mouvement de tête et démarra après avoir allumé les phares. Le jour, gris depuis le matin, baissait rapidement. Il disparut complètement quand, une fois assise sur la banquette arrière, Marie-Angéline put constater que les rideaux de la « conduite intérieure » étaient baissés. Et surtout quand on lui fit mettre des lunettes noires dont les côtés obturés ne lui permettaient pas d’apercevoir la plus infime source de lumière. Elle protesta aussitôt :

— Quel luxe de précautions ! Bien inutiles d’ailleurs, je ne connais pas la région !

— Que vous sachiez d’où nous partons c’est déjà trop, répondit la femme. En outre, les routes sont jalonnées d’indications.

Plan-Crépin aurait voulut demander si l’on allait loin mais se retint. Ce serait sans réponse, et elle se résigna à voyager dans le noir. Même son caractère optimiste trouva une sorte de réconfort dans ces multiples précautions. Si l’on tenait tellement à ce qu’elle ne pût reconnaître le chemin, c’est qu’elle pouvait espérer rester en vie, sa mission accomplie. Ce qui à première vue n’avait rien d’évident. Une fois en possession du troisième rubis, le maître du jeu n’avait aucune raison de la garder en vie, à moins qu’il ne réclame quelque autre rançon à une famille des mieux pourvues sur le plan de la fortune et des joyaux historiques. En serait-il de même pour Hugo ?

Durant tout le trajet, la question l’avait tourmentée parce qu’il y avait cette rivalité entre le père et le fils pour la main de la petite Regille, mais maintenant qu’elle était arrivée à destination, mieux valait essayer de se détendre, afin de saisir la moindre occasion pouvant se présenter de prolonger son séjour sur cette bonne vieille terre, même si elle était persuadée que le Seigneur Dieu l’accueillerait favorablement lorsqu’elle se prosternerait devant lui.

Pour l’instant, ses préoccupations étaient regrettablement terrestres : elle avait faim et surtout soif ! Dieu sait pourquoi, il n’y avait pas de wagon-restaurant sur son train. Pour les commodités, une brève visite aux toilettes lui avait appris que l’eau des lavabos de la SNCF avait un goût affreux ! En débarquant à Besançon, elle avait caressé l’idée d’aller prendre un café et des croissants au buffet de la gare, mais ceux qui l’attendaient pouvaient perdre patience, avec les conséquences dramatiques susceptible d’en découler.

Elle se résigna donc, pensant que, si ces gens avaient dans le crâne l’idée de la retenir en otage, ils songeraient peut-être aussi à la nourrir…

Ne voyant plus rien, elle fut tentée de fermer les yeux mais pensa qu’au contraire il était préférable de rester lucide autant que faire se pourrait. Et d’abord, essayer de deviner la direction que l’on suivait, mais elle n’avait décidément pas affaire à des enfants de chœur : dès sa sortie de la gare, le chauffeur, après avoir parcouru un court moment l’avenue qui y menait, s’engagea dans un rond-point… dont il fit le tour, trois ou quatre fois, avant d’emprunter l’artère dont il avait besoin. Et sa passagère se retrouva dans l’obscurité totale, au propre comme au figuré !

On roula, montant ou descendant selon les caprices de la route, pendant près de deux heures, ainsi que Plan-Crépin put le constater quand il lui fut possible de consulter sa montre. Arrivés à destination, on la fit descendre sur un sol herbeux. La femme la prit sous un bras tandis que le conducteur prenait l’autre.

— Nous sommes arrivés, renseigna la femme. On va vous conduire à votre chambre où vous pourrez vous reposer !

— Je ne suis pas fatiguée ! J’ai faim et j’ai soif !

— Naturellement, c’est prévu… venez !

Et l’on se mit en marche vers ce qui se révéla être deux marches de pierre irrégulières menant à une porte qui donnait elle-même sur un carrelage présentant des manques, mais que recouvrit très vite quelque chose qui ressemblait à une natte de paille tressée… En outre, la fraîcheur de l’extérieur – qui devait provenir d’un bois de sapins dont « l’invitée » avait respiré l’odeur avec délices – fut rapidement chassée par le parfum puissant d’une soupe aux choux dont la prisonnière ne raffolait pas mais qui, dans sa situation actuelle, attisa son appétit. Elle avait une telle faim qu’elle se sentait capable de disputer son os à moelle à un chien.

— Cela sent bon ! ne put-elle s’empêcher de remarquer, presque sincère.

— On vous en montera tout à l’heure.

Allons ! Ces gens n’avaient pas l’intention de la laisser mourir de faim, ce qui pouvait être encourageant… On traversa ce qui ne devait être qu’une cuisine. À cet instant, le chauffeur qui l’étayait d’un côté la lâcha :

— Prenez garde, l’escalier est étroit et tourne jusqu’en haut, prévint la femme. La rampe est à votre droite et je continue à vous guider.

Elles montèrent ainsi la valeur de trois étages de ce qui semblait être une vieille tour. Les marches de pierre, usées par le temps, s’incurvaient légèrement au centre. Elle en compta une quarantaine, puis on s’arrêta :

— Vous voilà chez vous ! dit la femme en ouvrant une porte de sa main libre. Avancez de trois ou quatre pas, je vais vous retirer vos lunettes.

En dépit de la faiblesse de l’éclairage du lieu, Marie-Angéline eut un éblouissement et mit quelques secondes à s’y accommoder. Ôtant ses gants qu’elle fourra dans sa poche, elle se frotta les yeux en secouant la tête et vit qu’elle se trouvait dans une chambre carrée dont, en dépit de l’abondance de bois intérieurs, les murs étaient faits de parpaings qui avaient dû être assemblés plusieurs siècles plus tôt. L’unique fenêtre, carrée, permettait d’apprécier l’épaisseur de la muraille, et, pour la rendre plus aimable encore, elle était défendue par une croix composée de barreaux de fer. La voyageuse allait habiter une ancienne tour. Pour combien de temps ?

Cependant, rien ne manquait pour que ce soit une chambre. Ni le lit en bois de chêne, garni d’un matelas, de draps – grossiers mais des draps tout de même ! –, ni l’oreiller, le traversin, la couverture et l’édredon. Ni même – luxe extrême ! – une descente de lit qui ressemblait à une serpillière. Outre la table de chevet équipée d’une lampe pigeon, il y avait une table avec bougeoir assorti d’un paquet de bougies, une chaise de paille devant une sorte d’écritoire comme on en faisait aux siècles précédents. L’abattant levé montra qu’il ne manquait rien. Enfin, dans un coin, il y avait une table de toilette que l’arrivante eût jugée, en d’autres circonstances, désuète avec son « service » en belle faïence.

— Vous avez tout le nécessaire, dit sa compagne. Du moins je le pense. Si vous avez besoin de quelque chose, vous avez une cloche à côté du lit qui vous permettra d’appeler. On va vous monter votre dîner dans un moment !

Plan-Crépin alla alors à la table de chevet dont elle ouvrit la porte pour montrer qu’elle était vide :

— Et en cas de besoin ? fit-elle, impavide. Qu’est-ce que je fais ?

— Oh, c’est vrai ! J’allais oublier ! Excusez-moi !

Elle ouvrit une petite porte dissimulée derrière les rideaux du lit, découvrant un siège comme on en trouvait dans les jardins à la campagne : un assemblage de planches en forme de banc muni d’un couvercle qui, soulevé, révéla un trou noir. Sans doute le vide jusqu’au bas de la tour.