Выбрать главу

— Je vois ! apprécia froidement la nouvelle occupante de la chambre. Il vaut mieux ne pas être sujette au vertige et, par les grandes chaleurs, la bonne odeur des sapins doit subir une désagréable concurrence.

— Dans cette région, les fermes font du fumier. Le nôtre vient en partie d’ici et on emploie de la chaux.

— En partie seulement ? Cette confortable « bonbonnière » n’est pas habitée toute l’année ?

— Vous posez trop de questions, Mademoiselle ! renvoya la femme d’un ton sec. Vous n’avez rien d’autre à faire que vous conformer aux ordres comme je le fais moi-même ! Et, à propos de question, j’ose espérer que vous apportez ce qui vous a été demandé ?

— Sans cela je ne vois pas pourquoi j’aurais accepté de venir ?

— Veuillez me le remettre s’il vous plaît ?

— À vous ?

— Naturellement, à moi. Qui voyez-vous d’autre ?

— Celui qui m’a écrit certaine lettre. C’est à son appel… désespéré que j’ai répondu, au prix – et j’en ai honte ! – de l’action la plus laide que j’aie pu commettre au détriment d’un ami très cher ! Aussi je trouve normal de ne remettre qu’à lui ce que j’apporte !

— C’est impossible ! Vous devez vous douter que s’il a écrit c’était sous contrainte. Sinon, je ne crois pas qu’il vous aurait demandé ce service.

— Oh, je l’imagine. Aussi pourquoi ne pas l’amener ici « sous contrainte  » ? Je vous remettrai alors sa rançon, vous le libérez et vous nous laissez repartir ensemble !

— En vous prêtant une voiture, ce qui vous permettra de revenir plus vite accompagnés de la gendarmerie, de la police ou je ne sais quoi ? Vous nous prenez pour des imbéciles ?

— C’est selon. Vous perdriez moins de temps en me disant que M. de Hagenthal…

— Pas de noms s’il vous plaît.

— Vous craignez quoi ? L’écho des montagnes ou des forêts ? J’ai l’impression que nous sommes en plein désert…

À ce moment un meuglement un peu éloigné se fit entendre, ce qui lui arracha un sourire :

— … un désert peuplé de vaches qui, en général ne sont pas bavardes. Cela dit, j’aimerais savoir où nous sommes ?

— En Franche-Comté… et vous n’avez pas besoin d’en savoir davantage !

— Ah, vous trouvez ? Qu’est-ce que je peux savoir, alors ?

— Que vous êtes en sécurité !

— Autant qu’un prisonnier puisse l’être dans sa cellule ! Votre hospitalité est spartiate ! N’avez-vous rien de mieux à m’offrir ?

— Malheureusement non et il vous faudra vous en contenter le temps que vous passerez parmi nous !

— Nous, qui ?

— Vous donner nos noms ne vous serait d’aucune utilité alors souffrez que nous gardions l’anonymat. Je suis Jeanne et celui-ci Baptiste. Je suis certaine que vous ne trouveriez pas plaisant d’être déshabillée par moi et lui ? poursuivit-elle en désignant le chauffeur qui venait d’entrer avec les bagages. Au surplus, ne vous a-t-on pas priée d’obéir à tout ce que l’on vous demandera ?

— Sous la menace on écrit n’importe quoi ! C’est la raison pour laquelle j’aimerais remettre… « l’objet » en mains propres, à la personne concernée !

— Vous devriez vous douter qu’il n’est pas là et que, si on lui a permis d’écrire, il n’a pas pour autant la liberté de ses mouvements !

— Dans ce cas, qu’on l’amène ! J’aurai au moins le plaisir de le voir !

— Vous le verrez… mais plus tard ! Autant vous l’apprendre tout de suite : il est malade !

Une brusque colère enflamma Marie-Angéline :

— Malade ? Et vous ne le disiez pas ? Raison de plus pour que vous me conduisiez à lui ! Si vous l’avez torturé…

— Quel serait notre intérêt ? Nous le servons. Quant à vous conduire près de lui, c’est vous alors qui seriez en danger et il ne le veut à aucun prix ! Soyez raisonnable ! continua-t-elle plus doucement. Vous avez tout à y gagner, l’un et l’autre ! Ne vous a-t-il pas recommandé d’agir selon ses directives ?

Marie-Angéline savait que ce combat-là était pour l’honneur et que, dès l’instant où elle avait accepté d’obtempérer, il lui faudrait avaler l’amère potion jusqu’à la dernière goutte. Pourtant elle insista :

— Combien de temps vais-je devoir rester ici ?

— Je l’ignore ! Mademoiselle, il faut que vous sachiez que vous êtes retenue chez « lui » et que nous sommes ses serviteurs. Ce qui nous contraint à l’obéissance absolue quoi que nous en pensions… Mais, s’il vous plaît, plus de questions. Je n’ai déjà que trop parlé !

— Parfait !

Elle ouvrit le col de sa robe et prit le sachet de daim noir qu’elle portait sous sa chemise, contre sa peau, et le tendit à la femme :

— Voilà ! Priez Dieu qu’Il détourne sa colère si vous m’avez menti ! À propos, si je dois séjourner entre ces murs, quelque temps, de quelle façon puis-je vous appeler ?

— Ceci devrait suffire, répondit la femme en désignant la cloche : un coup pour moi, deux pour lui… et je vous ai dit nos prénoms. On va vous monter à dîner dans un instant, si vous avez besoin de quoi que ce soit…

— Il va falloir que j’y réfléchisse ! Il manque tellement d’objets de première nécessité que je ne sais pas par où commencer !

Restée seule, Marie-Angéline, qui sentait Plan-Crépin revenir en elle à vive allure, entreprit l’examen, minutieux, de son étrange logis. En fait, elle s’était attendue à pire encore, sans aller toutefois jusqu’au cul-de-basse-fosse. L’endroit était propre, à moins que l’on n’ait poussé les balayures sous le lit – et ce que l’on pouvait décréter vivable… Le mois de mai étant venu, elle ne risquait pas d’avoir froid, mais une cheminée d’angle, résolument médiévale, devait être en état en cas de froidure : il restait des cendres et des tisons éteints. Évidemment, si la température s’élevait – en Franche-Comté les étés étaient brûlants et les hivers glacés –, cette vieille tour où on l’avait hissée pouvait devenir pénible à vivre. La région était connue pour détenir, en France, le record des températures, mais elle espérait, fermement, avoir déménagé quand l’été serait là.

Après avoir inspecté la couche dont, sous un couvre-lit d’un bleu déteint, draps et couvertures étaient propres, elle reprit dans la poche de sa robe « la lettre » qui lui avait fait manquer si gravement à ses devoirs familiaux et la relut, s’attardant surtout sur le passage où Hugo l’adjurait d’avoir confiance en ceux qui allaient l’accueillir :

« Ils sont entièrement dévoués – et cela depuis toujours – à ma famille et feront le maximum pour que votre séjour ne soit pas trop pénible. Largement meilleur en tout cas que ce que vous réservaient ceux qui se sont emparés de moi. Jeanne et Baptiste sont des braves gens. Pas très courageux, je le crains. Alors ne leur faites pas peur et il ne devrait pas y avoir de problèmes. Pardonnez-moi de vous demander un tel sacrifice… »

La lettre continuait sur un ton presque affectueux, évoquant même des revoirs amicaux et détendus quand leur vie serait redevenue normale. Et c’étaient ces derniers mots, évidemment, qui l’avaient décidée à se lancer dans une aventure qu’elle pouvait à bon escient juger dangereuse ! N’avait-il pas signé « Celui qui se veut désormais votre très attentionné Hugo » ?

Cette lettre, elle l’avait lue et relue au point de la savoir par cœur, mais elle trouvait plaisir à toucher cette écriture énergique, à caresser du regard ces mots qu’il avait tracés. Et ce fut seulement après lui avoir ajouté quelques baisers qu’elle la replia pour la remettre à sa place. Dans l’escalier, des pas lourds se faisaient entendre. Puis, sans frapper, Baptiste fit son apparition, chargé d’un plateau embaumant la soupe aux choux qu’elle détestait. À sa grimace mécontente, il répondit :