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Afin de se retremper l’âme, elle égrena son chapelet – activité à laquelle, à Paris, elle consacrait une partie de l’après-midi. Ce qui lui permit d’attendre que Jeanne lui apporte un déjeuner dont la base – comme celle du dîner d’ailleurs ! – reposait sur les choux et les pommes de terre, la soupe à l’oignon ayant été un fugace répit !

Quand la femme parut, elle était visiblement soucieuse, redoutant peut-être de devoir soutenir un duel oratoire avec sa pensionnaire au sujet de la cheminée. Pourtant, celle-ci l’ayant accueillie par un silence hostile, elle se crut obligée d’engager un semblant de conversation :

— On est désolé pour cette cheminée, fit-elle, mais si on l’allumait, elle serait vite éteinte puisque la pluie rentre dedans !

— N’existe-t-il pas un moyen d’en protéger l’ouverture, comme cela se fait partout ?

— Avec les vents d’hiver, ça ne tiendrait pas !

— Il doit y avoir d’autres cheminées dans la maison ?

— Oui… mais celle-là on ne s’en sert que rarement !

— Quoi ? Les amateurs manqueraient pour ce charmant appartement ?

Sous la morsure de l’ironie, Jeanne courba le dos :

— On n’est pas chez nous, Mademoiselle ! Alors on fait ce que l’on nous commande… et puis on ne chauffe jamais quand l’été approche !

Elle sortit là-dessus avec une hâte mais aussi une ébauche de salut qui donna à réfléchir. Cette femme ne pouvait pas être l’épouse de ce rustre de Baptiste. D’ailleurs, elle ne disait pas « mon mari », en parlant de lui, même si elle était avare de paroles. Il y avait une nette différence de langage ! Et puis, après tout, s’ils étaient tous deux fidèles à Hugo, on ne pouvait pas leur en demander davantage…

L’après-midi s’écoula dans la même monotonie que les précédents. À ce train, le chapelet et le jeu de cartes allaient finir par s’user. Comme la patience de leur propriétaire.

Quand Jeanne reparut, chargée du plateau du dîner, Marie-Angéline ne put se retenir de demander :

— Pensez-vous que je vais bientôt recevoir une nouvelle lettre ?

— Je… je ne sais pas, Mademoiselle ! Tout ce que je peux dire c’est que… cela réclame des précautions !

Il n’y avait rien à ajouter mais, un peu plus tard – il était plus de dix heures et la nuit était close –, le bruit de la voiture qui démarrait troua le silence que troublaient, seuls jusque-là, les oiseaux nocturnes. La prisonnière de la tour en tira des conclusions plutôt encourageantes : Baptiste allait sans doute chercher de nouvelles instructions plus en rapport avec la mauvaise humeur dont elle avait fait preuve. Peut-être même rapporterait-il la lettre attendue ? Et ce fut sur cette note d’espérance qu’elle s’endormit dès que sa tête se fut posée sur l’oreiller.

Habituellement, c’étaient Jeanne et le petit déjeuner qui la réveillaient. Cette fois ce fut le silence… et peut-être aussi l’intuition qu’il se passait quelque chose d’anormal. Jetant un coup d’œil à sa montre qu’elle posait toujours sur la table de chevet, elle constata qu’il était neuf heures du matin. Un matin aussi gris que les précédents, ce qui devait expliquer ce trop long sommeil : le soleil lui serait arrivé dans les yeux depuis un moment déjà ! Or, non seulement il n’y avait pas de petit déjeuner, mais pas davantage de brocs d’eau !

Sautant à bas de son lit, elle chaussa ses pantoufles et se précipita sur la porte… qui résista en dépit de l’énergie dépensée. Après avoir secoué à plusieurs reprises l’épais vantail de chêne, il ne céda pas. Qu’est-ce que cela signifiait ?

La cloche qu’elle agita ne donna rien non plus !

Sentant un frisson couler le long de son dos, elle alla se replonger dans la chaleur de son lit pour mieux réfléchir, n’y parvint pas et se sentit même l’envie de pleurer. L’idée qu’on l’avait purement et simplement abandonnée s’implanta et l’angoissa. En plus, le réchauffement escompté fut nul, parce que, en se levant, elle avait rejeté ses couvertures. En ajoutant qu’elle avait faim et soif, Marie-Angéline connut un pénible moment de désespoir.

Mais ce ne fut qu’un moment.

Soudain, partie du tréfonds d’elle-même, une vague de fureur monta, s’enfla, chassa l’espèce de torpeur qui s’était emparée d’elle depuis qu’on l’avait amenée dans ce trou à rats, et la remit debout, au propre comme au figuré. S’arrachant du lit où l’on pensait peut-être la laisser se dissoudre lentement, elle fit deux ou trois tours de sa « chambre » – pour ne pas dire prison – et se retrouva en face d’une fort déplaisante réalité : elle n’était plus elle-même et il était temps que cela se termine ! La tendre Marie-Angéline, captive de son beau rêve d’amour, venait de disparaître pour laisser place à « Plan-Crépin », une dure à cuire descendant d’une lignée éclose sous Hugues Capet et dont, au temps des Croisades, la Terre sainte avait bu le sang à plusieurs reprises ! Et ladite Plan-Crépin avait l’habitude de regarder les difficultés de face !

En cherchant son mouchoir sous son oreiller, elle reprit les deux lettres qui constituaient son plus cher trésor, les plaça sur son cœur, mais sans les relire. Non qu’elle remît en doute leur véracité : elles répondaient trop pour cela à l’appel profond de son être ! C’était leur acheminement qui posait problème ! Certes, Hugo lui avait recommandé de faire confiance à ces « serviteurs », qui en choisissant son camp lui avaient prouvé leur dévouement, mais ce n’étaient qu’un homme et une femme, accessibles peut-être à certaines tentations ! Il fallait que ce soit cela pour l’avoir enfermée au milieu de nulle part, sans lui laisser les moyens de survivre. Tout ce qui lui restait, sur le plateau du dîner de la veille, était un morceau de pain rassis et environ la moitié d’un verre de vin, dans le cruchon en terre vernissée.

Palliant au plus pressé, elle mangea son croûton mais, au moment d’avaler le vin, elle le reposa et se contenta d’une gorgée d’eau. D’habitude elle n’en laissait pas le soir et, hier, son sommeil avait été moins profond que les autres nuits. Se pourrait-il qu’on y eût mêlé un somnifère ou quelque autre drogue expliquant cette semi-béatitude – elle si critique normalement ! – à se soumettre entièrement à ces exigences dans l’attente d’un courrier qui ne viendrait sans doute plus ? Si Hugo avait cessé de vivre, avait-on jugé plus commode de la laisser s’étioler dans cette vieille tour isolée ?

Dans ce cas, il n’y avait plus de temps à perdre : il fallait en sortir… et dare-dare !

D’abord s’habiller, se chausser, se coiffer – tant pis pour les ablutions ! ce qui lui restait d’eau était trop précieux. Ensuite, elle refit son sac de voyage, rassemblant les rares objets qu’elle avait apportés, en regrettant amèrement de ne pas y avoir ajouté une arme à feu. En effet, elle ne pouvait sortir que par la porte. La fenêtre, déjà étroite et coupée en deux par son barreau, était impraticable. D’ailleurs, la classique méthode des draps de lit noués bout à bout n’eût rien donné de bon : trop court ! Donc pas d’autre solution que la porte !

Elle était vermoulue peut-être, mais de bois épais et défendue par deux serrures et une clenche. Négligeant cette dernière, elle considéra les autres.

Bien que la première lettre d’Hugo l’ait mise dans un état second, Marie-Angéline n’avait pourtant pas oublié les bonnes vieilles habitudes de Plan-Crépin et, en préparant son sac de voyage, n’avait eu garde d’oublier la petite trousse de maroquin bleu – signée Hermès ! – que lui avait offerte Adalbert en conclusion des deux cours de serrurerie qu’il lui avait donnés. À l’indignation de Mme de Sommières.