— Vous voulez en faire quoi ? Une émule d’Arsène Lupin ?
— Pas à ce point, mais nonobstant la vie, pour le moins agitée, qu’il lui arrive de mener, c’est une protection contre certains problèmes inattendus ! On ne peut jamais prévoir ce que l’avenir nous réserve !…
Le contenu de la trousse se composait d’un passe-partout, d’une lime, d’un petit flacon d’huile dégrippante et d’une paire de pinces. Avec le cher couteau suisse qui ne l’avait pas quittée depuis l’adolescence, ce matériel constituait une assez bonne défense contre la claustration. Une contrainte qu’elle avait en horreur, et il avait fallu l’espèce de rêve éveillé où l’avaient plongée les lettres d’Hugo pour accepter la bizarre existence qu’on l’avait obligée à supporter pendant tout ce temps !
Le côté quelque peu médiéval de la porte l’inquiétait, malgré tout, et elle s’obligea au calme en prenant plusieurs respirations avant de se mettre à l’ouvrage, mais, après deux heures d’efforts, elle vit s’ouvrir devant elle le trou noir de l’escalier.
— Ça y est ! exhala-t-elle. À présent allons-y !
La difficulté, à présent, était de ne pas se rompre le cou sur les vieux degrés de pierre que rien n’éclairait, et elle n’avait pas été sans remarquer la lampe électrique accrochée à la ceinture de Jeanne ou de Baptiste quand ils assuraient son « service d’étage ». Malheureusement, elle avait oublié de s’en munir elle-même. On ne saurait penser à tout lorsque l’on vole au secours de l’homme que l’on aime !
Après avoir remis son chapeau, son manteau et ses gants – ses mains étaient sales mais elle n’avait plus d’eau ! –, elle fit un grand signe de croix, prit son bagage d’une main, la rampe de fer de l’autre, et commença sa descente avec précaution.
Malgré sa vaillance légendaire, le cœur lui battait beaucoup plus vite que d’habitude. Ce serait trop bête de se casser quoi que ce soit au moment de recouvrer sa liberté ! Une marche, encore une marche, puis une troisième et encore une marche… Elle bénit sa défunte mère de lui avoir donné des yeux de chat mais, quand elle fut approximativement à mi-chemin, l’obscurité était vraiment totale ! Bien qu’il fasse plutôt frais, elle était trempée de sueur, lorsque, enfin, une fente dans la muraille laissa filtrer un rai de lumière ! Suffisamment pour voir qu’elle était presque en bas de l’escalier… et devant une autre porte !
Mais une simple clenche fermait celle-là, et la fugitive se retrouva dans une pièce plutôt vaste, tirant avantage sur la cuisine par la présence d’une antique cuisinière en fonte – encastrée dans la cheminée –, d’un évier, d’une table en bois brut, d’un placard contenant quelques casseroles et de la vaisselle, enfin, d’un garde-manger où il n’y avait strictement rien !
À l’opposé s’ouvrait une seconde pièce, meublée en tout et pour tout d’un lit, sans draps ni couvertures, d’une table de chevet supportant un bougeoir, d’un coffre vide et d’une chaise.
Non seulement il n’y avait personne mais une fine couche de poussière laissait supposer que le lieu n’avait pas réellement été habité. Le pire fut de conclure que, dans cette étrange cuisine, il n’y avait désespérément rien de comestible… pas même une épluchure dans la poubelle ! Donc : « Jeanne » et « Baptiste » ne vivaient pas là en dépit de l’odeur de soupe aux choux qui avait accompagné son arrivée aveuglée par des lunettes noires…
En attendant, la faim la tenaillait de plus en plus, et le plus urgent était de dénicher de quoi se sustenter ! Donc sortir d’ici d’abord. Les allées et venues de la voiture donnaient à penser qu’une route était proche et que, en la suivant, d’un côté ou de l’autre, elle la conduirait bien quelque part, vers des habitations peuplées de gens habitués à se nourrir, auprès de qui elle se procurerait ce dont elle avait un urgent besoin et qui lui diraient où elle se trouvait. Grâce à Dieu, on ne lui avait pas confisqué la modeste somme d’argent qu’elle avait emportée et qui, en dépit de l’aspect forcément négligé qu’elle offrait, lui apporterait ce qui lui était nécessaire…
Elle sortit de la maison pour s’apercevoir que la route espérée n’en était pas une, mais un large chemin carrossable au milieu d’une forêt. Certaines traces de pneus se dirigeaient vers un hangar accolé à la maison dont la vieille tour formait le plus important. Restait à savoir dans quelle direction aller, le soleil n’ayant pas jugé utile de se montrer. Elle chercha alors sa boussole, constata que sa « route » suivait un axe nord-sud, qu’elle indiquait une vague démarcation où les sapins, ceux qu’elle voyait de sa fenêtre, étaient majoritaires d’un côté, alors que de l’autre ils se mélangeaient à des chênes… Étant donné que la Suisse, et donc Pontarlier, étaient à l’est, c’était de ce côté-là qu’il convenait de se diriger dès qu’une transversale quelconque ferait son apparition. Peut-être aussi un poteau indicateur ?
Le plus angoissant était que, en dehors du chant d’un merle, le silence était complet. À présent, la « route » montait. Jetant un coup d’œil à sa montre, la fugitive vit qu’il était près de cinq heures et qu’il lui fallait rejoindre au plus vite une région habitée afin de passer la nuit à l’abri. Le ciel, en effet, se chargeait de nuages de mauvais augure.
Soudain, sur sa gauche, un chemin s’ouvrit à l’angle duquel un poteau soutenait un écriteau en forme de flèche portant une inscription à demi effacée, n’offrant plus que les dernières lettres suffisamment explicites cependant : « … nte Anne », et en même temps, un bruit d’eau parvint jusqu’à elle.
Soulagée d’un grand poids, elle prit cette direction en s’efforçant d’accélérer le pas bien que la trace du sentier parût s’effacer. C’est alors qu’elle entendit le cri, un cri qui fit bondir son cœur de joie : « Ho Huc ! » Le vieil appel des druides, d’où elle tira une merveilleuse conclusion : elle devait être beaucoup plus près de Pontarlier qu’elle ne l’imaginait et ce vieux fou d’Hubert de Combeau-Roquelaure, professeur au Collège de France… et druide fanatique à ses heures, y était revenu. Sans doute pour étudier les échos de la Franche-Comté dont il était persuadé qu’elle devait y abriter quelques confrères !
De tout ce qu’elle put rassembler de voix, elle clama :
— Ho Huc ! et se précipita dans cette direction mais avec tant d’enthousiasme qu’elle ne prit pas garde à une racine affleurante dans laquelle son pied droit se prit et se tordit cruellement.
Avec un cri, elle tomba de toute sa hauteur et la douleur fut si violente qu’elle perdit connaissance…
7
Suite des confessions…
Au manoir Vaudrey-Chaumard, Mme de Sommières – lecture faite – avait ôté calmement ses lunettes qu’elle remit dans sa poche et, les mains sur son visage, massa doucement ses paupières closes après avoir rendu le vilain papier à son neveu :
— Et maintenant, soupira-t-elle, que faisons-nous ?
Le silence qui suivit était plus éloquent qu’un discours mais vola en éclats sous le violent coup de gueule d’Adalbert :
— On ne peut pas laisser ce salopard continuer à se foutre de nous ! D’autant que nous savons qu’il est à notre porte ! Et pourquoi n’organiserions-nous pas une descente massive à Granlieu ? Je jurerais que ce serait plein d’intérêt, bien que je le croie aussi trop malin…