— Deux accidents ! L’une avait un cœur en mauvais état et l’autre est passée sous une voiture ! Pas de quoi fouetter un chat !
Et de ricaner, ce qui eut le don de faire exploser Lothaire :
— Plutôt sujets à caution tes deux accidents ! Mais admettons ! Ce qui est certain, c’est que ta fille n’a plus aucune envie de l’épouser et vient d’en avoir un aussi, d’accident ! Volontaire, j’en conviens, mais le traumatisme demeure ! Un traumatisme dont Maurois pense qu’il faut la laisser se remettre et qu’elle sera mieux chez nous, entourée de femmes, que chez toi, en ta seule compagnie, surtout si tu lui cries après à longueur de journée…
— C’est ma fille ! s’entêta Regille. J’en fais ce que je veux !
— Où as-tu pris ça ? C’est un être humain, pas un meuble !
— Elle n’est pas majeure ! Donc, si je ne la ramène pas à la maison, je peux la faire chercher par les gendarmes !
— Le brave homme que voilà ! Alors mets ça dans ta caboche obtuse : Marie restera ici le temps prescrit par Maurois ! Et aucun gendarme ne viendra s’en mêler ! Surtout pas Raymond Verdeaux qui est un brave homme !…
— Mais…
— Laisse-moi finir ! Tu peux venir la voir chaque jour si tu le souhaites ! Toi seulement !
— Ce qui signifie ?
— Pas question que le « fiancé » vienne traîner ses guêtres dans le coin ! Au cas où il s’y risquerait, je lui réserve le même traitement qu’au soir de notre fête, avec la chevrotine en plus ! Et, afin de t’éviter d’aller trépigner à la gendarmerie, je vais prévenir Verdeaux dès que tu auras tourné les talons !
— Et si je dépose une plainte ? Pour séquestration par exemple ?
— Tu feras rigoler la terre entière ! Sans compter que ta conduite pourrait paraître suspecte ! Tu as l’air d’oublier que les récents avatars des châtelaines de Granlieu intéressent vivement la police de Paris, dont l’un des meilleurs inspecteurs a été tué justement pas bien loin de là. Alors, suis mon conseil, rentre chez toi et reviens demain prendre de ses nouvelles…
— Je veux la voir immédiatement ! répliqua-t-il, têtu.
Visiblement exaspérée, Clothilde retourna au combat :
— C’est grotesque ! Elle dort !
— Ou elle fait semblant !
— Non. Maurois lui a prescrit un léger somnifère afin d’apaiser ses angoisses. Vous tenez absolument à la réveiller ?
— Droguée, hein ?
C’en fut trop pour Lothaire. Empoignant le vieil obstiné par le bras, puis par le col de sa veste, il le porta plus qu’il ne l’entraîna jusqu’à l’escalier dont il lui fit gravir les larges marches, avant de le mettre devant la porte de la chambre de Marie qu’il ouvrit sans bruit, découvrant le tableau le plus paisible qui soit : éclairée par la lampe de chevet dont l’abat-jour rose diffusait une lumière douce, la jeune fille reposait, une main sur sa joue meurtrie. Assise près d’elle, la femme de chambre de Clothilde tricotait quelque chose en laine blanche. Ce petit tableau dégageait une telle paix qu’elle agit sur le vieil homme que Lothaire avait d’ailleurs lâché.
Regille tourna les talons pour rejoindre l’escalier :
— C’est bon ! fit-il une fois en bas. Je vous la confie… mais je reviendrai !
— Si tu te conduis comme un père normalement constitué, tu seras le bienvenu. Je n’ai pas vocation de te jeter dehors chaque fois que tu mets les pieds chez moi !… Et fais en sorte de ne pas réduire ta fille au désespoir !
— Si Karl-August est amoureux d’elle, qu’est-ce que j’y peux ?
— Sans aller jusqu’à lui annoncer que ta fille en aime un autre, tu pourrais au moins lui dire qu’elle n’est pas prête et qu’il vaudrait mieux retarder le mariage…
— Je voudrais bien t’y voir !
— Mais tu aurais pu m’y voir quand il courtisait Clothilde… sauf qu’elle s’est chargée elle-même de le décourager ! Un peu de nerfs, que diable ! Il ne va pas te manger !
— J’aimerais en être aussi sûr que toi !…
Le « papa » expédié, Lothaire alla rejoindre les autres dans la bibliothèque :
— Voilà une bonne chose de faite ! soupira-t-il en se laissant choir dans un fauteuil… pour ce soir tout au moins, et cette pauvre gosse va avoir droit à quelques jours de tranquillité !
— Pendant lesquels je ferais peut-être mieux de rentrer chez moi ! émit Adalbert avec une grimace. Je ne veux pas qu’elle entretienne la moindre illusion à mon égard ! Et son « fiancé » non plus !
— Et pourtant, fit Aldo, songeur, il y aurait peut-être la solution à nos problèmes. Tu fais la cour à Marie, son « promis » l’apprend, te tombe dessus pour exiger réparation. Vous vous battez en duel, tu l’étends raide mort… et tu rétablis la paix dans ce beau pays ! Plus de tracas !… Surtout si on lui glisse discrètement une ou deux peaux de banane sous les pieds !
— Tu crois sincèrement que c’est le moment de plaisanter ? se rebella Tante Amélie.
— Oh, je ne plaisante qu’à peine, Tante Amélie ! Rappelez-vous Biarritz ! J’admets que je n’avais en face de moi alors qu’un mari jaloux qui me prenait pour un autre et n’était pas très redoutable, mais cette fois il s’agit d’un tueur d’autant plus dangereux qu’il ne frappe jamais lui-même !
— Et puis, dans l’immédiat, nous avons un problème autrement grave, coupa Lothaire en sortant la mise en demeure reçue plus tôt et déjà glissée dans une enveloppe. D’abord, il s’agit de la vie de Mlle du Plan-Crépin qui nous est chère à tous et dont nous ignorons totalement où elle peut être ; et en plus, je dois me rendre à une évidence que j’étais à cent lieues d’imaginer : il se trouve un traître parmi nos Compagnons de la Toison d’Or ! Et ça, jamais je ne l’aurais cru possible ! Tous, vous entendez, je les connais tous, sinon depuis l’enfance du moins notre jeunesse car nous sommes à peu près du même âge, comme vous l’avez pu constater, et liés par la fraternité des armes durant la guerre et une égale passion pour l’histoire de notre Comté Franche pleine de bruit et de fureur sans doute, écrite dans le sang la plupart du temps, mais dans la conscience d’œuvrer pour elle, pour sa gloire et la beauté que dispensent ses légendes dont les racines s’abreuvent de vérité ! C’est pourquoi ce trésor – bien incomplet, hélas ! – que nous espérions toujours augmenter, nous l’avons confié à des hommes de Dieu dans les solitudes de nos montagnes et à jamais voués au service du même Dieu. Alors, que parmi la poignée d’hommes que nous sommes se soit glissé un traître, c’est ce que je ne peux accepter… Ce que je n’accepterai jamais ! tonna-t-il en frappant de son poing le bois précieux de son bureau.
Dans un silence total, il se laissa retomber sur son siège et, accoudé au meuble, cacha sa figure dans ses mains. Les autres semblaient changés en statues. Seule Clothilde alla vers lui, puis, glissant son bras autour de son cou, elle l’embrassa avant de déclarer – et sa voix était ferme :
— Reprends courage ! Nous sommes tous avec toi, prêts à mener le bon combat ! N’est-ce pas, mes amis ?
— Même si la vie de Plan-Crépin n’était pas en jeu, nous ferions l’impossible pour vous aider, assura Aldo. Parce que nous ne comprenons que trop ce qu’un homme tel que vous peut ressentir face à ce qu’il y a de pire…
— Mais d’abord, enchaîna Adalbert, tenter de découvrir celui qui s’en est rendu coupable. Quant au nouveau seigneur de Granlieu, j’ai peut-être un moyen de faire sortir le loup du bois !…
Quatre voix à l’unisson lui répondirent :