— Lequel ?
— Bien que cela ne me plaise guère : entrer dans le jeu de cette jeune folle et… et la suite…
— Tu irais jusqu’à l’épouser ?
— N’exagérons rien ! On peut toujours susciter une brouille ! L’important étant d’en finir avec ce tueur de femmes par personne interposée ! Je sais que ce n’est pas d’une grande élégance mais on fait avec ce que l’on a !
— C’est un risque insensé, mon ami ! coupa la marquise. Vous n’avez pas le droit de jouer avec les sentiments de cette petite ! C’est fragile, un cœur de jeune fille ! Songez que vous pouvez l’amener au désespoir !
— Je ne pense pas que Marie en viendrait à cette extrémité ! Son cœur à elle serait plutôt changeant. Il y a six ans elle était éperdument amoureuse du nouveau précepteur. Il était jeune, sans doute, et pas mal bâti, mais il louchait horriblement et, quand il riait, on cherchait alors où était caché le cheval ! Remarquez qu’ensuite il y en avait bien un dans le paysage : celui d’Hugo qu’elle avait pu voir galoper dans les environs des Hôpitaux Neufs !
— Donc, donc, donc, émit Aldo, rêveur, la rumeur ne se trompait pas en le donnant comme rival à son père ? Sans compter qu’avant ton arrivée, Adalbert, elle se voyait volontiers en châtelaine de Granlieu !
— N’oubliez pas non plus cette peur qu’elle dit éprouver… et qui est sans doute réelle. Il faudrait peut-être qu’elle vous en apprenne le pourquoi, ajouta Lothaire.
— Étant donné qu’on accepte de nous la laisser quelques jours, ce serait le diable si nous n’arrivions pas à la confesser, Mme de Sommières et moi ! assura Clothilde. Cela dit, mettons Marie de côté pour le moment. Vous avez, je pense, suffisamment de quoi vous occuper l’esprit avec ce torchon ! Qu’il faudrait peut-être copier avant de le remettre à la police ?
— Laissons ces Messieurs seuls, maintenant ! proposa la marquise en se levant.
— Excellente idée, approuva Clothilde. Je vous envoie Gatien avec un supplément de café ?
— … et d’armagnac, fit son frère en brandissant une bouteille vide.
— J’avais remarqué ! Bonne nuit à vous tous !
Les deux femmes retirées, Lothaire prit place au bureau et les deux autres dans les fauteuils d’éventuels visiteurs. Le visage du maître de maison s’était considérablement assombri tandis qu’il cherchait, dans un tiroir fermé à clef – une clef qu’il sortit d’une poche intérieure –, et prenait un dossier, peu épais d’ailleurs, qu’il plaça devant lui mais n’ouvrit pas tout de suite, attendant que Gatien eût fait son apparition avec son plateau. Aldo et Adalbert fumaient en silence.
L’atmosphère si chaleureuse auparavant se chargeait insensiblement comme le ciel noircit avant l’orage. Un orage qui devait être en train de couver sous le crâne du Professeur.
— Que l’on ne nous dérange plus sous aucun prétexte, recommanda-t-il quand le majordome eut fini de servir.
— Bien entendu, Monsieur le Professeur. Je vous souhaite une bonne nuit, Messieurs !
— Bonne nuit.
— Ah, pendant que j’y pense, fermez tout, Gatien ! Nous avons à travailler, ces Messieurs et moi, et il n’est pas question de recevoir qui que ce soit !
Après un silence que Lothaire employa à boire son café en feuilletant son dossier, il s’éclaircit la gorge et déclara :
— Il y a ici douze noms – dont le mien ! – dont vous ne connaîtrez que les prénoms. Ces noms sont ceux de notables représentatifs de la cité où ils habitent. Je vais vous les énumérer tous. Nous avons Bruno, de Salins, Adrien, de Lons-le-Saunier, Bernard, de Dole, Jérôme, de Nozeroy, Lambert, de Morteau, Quentin, de Champagnole, Michel, de Montbarey, Claude, de Morez, Gilbert, d’Ormans, Lionel, de Mouthe et Marcel, d’Arbois, sans compter votre serviteur qui représente Pontarlier naturellement. Tous ont un nom, mais vous ne les saurez que plus tard, quand vous aurez été investis. À une exception, celle de Bruno de Fleurnoy, de Salins, qui descend de l’autre fondateur de notre compagnie. À bien y réfléchir, c’est le seul dont je réponde comme de moi-même.
— Et il est en quelque sorte vice-président ? s’enquit Adalbert.
— Si vous voulez. J’ajoute que, étant douze jusqu’à présent, j’ai droit au double vote quand nous avons à débattre d’un fait quelconque. Ce qui est rare.
— N’hésitez pas à me le dire si je vous semble indiscret, interrompit Aldo. Puis-je vous demander si vous soupçonnez l’un ou l’autre de ces hommes d’avoir trahi votre secret ?
Lothaire réfléchit un moment :
— Non ! À vous dire le vrai, je ne soupçonne absolument aucun d’eux. Par leurs caractères comme par leurs positions ils me paraissent au-dessus de tout soupçon. Mais étant donné les circonstances, je vais les convoquer sans tarder à une réunion plénière à laquelle…
— Il serait peut-être préférable que nous n’y assistions pas ! proposa Aldo.
— Et pourquoi pas ?
— Cela tombe sous le sens, il me semble ? Parce que nous sommes des étrangers, parbleu ! Passe encore pour Adalbert qui est français pur jus, mais moi je ne le suis qu’à moitié. En outre, ma profession ne peut que me desservir auprès de vos compagnons !
— Soyez un peu sérieux, mon ami ! Quand on atteint le degré de réputation qui est le vôtre, vous imaginer magouiller avec un truand doublé d’un assassin relève de l’imbécillité pure !
— C’est fort aimable à vous mais je vous assure que, au cours de ma carrière qui n’a vraiment débuté qu’en 1920, il m’est arrivé d’avoir affaire à des gens, fortunés sans doute, mais rien de moins que recommandables ! Demandez plutôt à Vidal-Pellicorne !
— Je confirme ! fit celui-ci avec un sourire. C’est curieux d’ailleurs, mais son titre princier lui a presque toujours valu d’être regardé de travers par les différentes polices avec lesquelles nous avons eu maille à partir au cours de notre déjà longue coopération ! À l’exception de New York ! Encore était-ce par la grâce de la recommandation du patron de Scotland Yard. Bien que dans les débuts celui-ci ait été plutôt méfiant vis-à-vis de lui ainsi que de moi, et quand je dis méfiant, c’est un aimable euphémisme !
— Les Anglais sont toujours méfiants envers tout ce qui n’est pas cent pour cent britannique ! Mais je suppose que ce n’était pas le cas de M. Langlois ?
— Oh, que si ! Oh, que si ! fit Adalbert avec enjouement. Il ne nous détestait pas mais c’était à la limite… car forcément je participais à la malédiction ! Depuis, évidemment, le paysage a changé et nous sommes à présent ses amis ! Idem pour Gordon Warren !
— Et à Yverdon, renseignez-vous auprès du commandant Schultheis, conclut Aldo. Alors, jusqu’à plus ample informé, je pense qu’il est préférable que vous nous laissiez à la maison. Surtout pour une affaire aussi sérieuse !
— Bon ! On verra ça ! Peut-être avez-vous raison, mais comptez sur moi pour ne pas laisser subsister l’ombre d’un doute ! Je vais les réunir demain soir !
Clothilde étant très occupée avec sa maison en voie de remplissage, Mme de Sommières se chargea d’autant plus volontiers du problème Marie que celle-ci, la considérant comme une « parente » de l’homme de ses pensées, n’y voyait aucun inconvénient, au contraire.
Harcelée de questions remontant presque jusqu’à la naissance du héros, la marquise fut cependant obligée d’avouer que l’égyptologue n’était élevé au rang de neveu que depuis une dizaine d’années – qu’elle n’avait pas vues passer d’ailleurs ! – depuis la nuit où Aldo, s’aventurant dans le jardin d’Éric Ferrals, trafiquant d’armes et voisin immédiat du parc Monceau, avait reçu littéralement sur la tête un Adalbert dont le pied avait tourné en sortant par la fenêtre du bureau dudit Ferrals où, normalement, il n’avait aucune raison de se trouver. Naturellement, la jeune Marie avait eu droit à une version fortement expurgée, du style : « Ils se sont rencontrés à la soirée de fiançailles d’un ami commun. » Point à la ligne ! Mais Mme de Sommières n’en mesura pas moins que, lorsqu’on se mêle de fabuler, le mensonge se révèle de plus en plus difficile. La seule solution est alors de trancher largement dans les souvenirs, surtout envers une jeune fille sur l’intelligence de qui elle gardait un doute. Qu’elle soit têtue et plutôt bavarde était une conviction absolue, et il ne s’agissait pas de lui confier les secrets de famille !