— Miss Phelps ? Oui, je l’ai vue plusieurs fois. Pourquoi ?
— À quoi ressemblait-elle ?
— Bouf… à une gouvernante anglaise : tenue stricte, cheveux blonds tirés en arrière, pas une once de maquillage, lunettes, mais elle n’avait rien d’un dragon et la petite paraissait l’aimer. Plutôt jolie d’ailleurs !
Aldo ne put s’empêcher de penser que, aux cheveux blonds près, c’était le portrait de Lisa au temps où elle était sa secrétaire1, mais s’enquit :
— De quelle couleur étaient ses yeux ? Peut-être qu’avec les lunettes on la distinguait mal ?
— Oh, si ! D’un gris-bleu clair, et changeant comme le ciel quand viennent les nuages d’orage. Je l’ai vue une fois sans les lunettes qui étaient tombées : de très beaux yeux, en vérité… d’une teinte rare.
Aldo se crispa. Il avait vu des yeux semblables il n’y avait pas si longtemps et en avait ressenti une émotion parce qu’ils ressemblaient à ceux de Pauline Belmont, la seule femme qui l’ait ému – un peu trop même ! – depuis qu’il avait épousé Lisa. Afin de cacher cette émotion au regard d’aigle de Tante Amélie, il enchaîna :
— A-t-elle pu voir ce que cette femme peignait ?
— Je ne le lui ai pas demandé, mais cela m’étonnerait. Il aurait fallu pour le savoir qu’elle l’approchât. Or, elle devait éprouver un mélange de colère et de crainte guère propice aux confidences…
— À quel endroit l’a-t-elle vue exactement ?
— Près d’ici, je pense, mais la femme devait venir de plus loin. Marie a remarqué une voiture garée sous les arbres.
— Quelle voiture ? Quelle marque ?
— Oh, mais tu commences à m’agacer ! protesta la marquise. Va l’interroger toi-même, à supposer qu’elle y connaisse quelque chose !
— Certainement pas ! intervint Clothilde en riant, mais on ne risque rien à poser la question ! J’avoue que je ne la croyais pas capable d’un quelconque sens de l’observation. En outre, il semble, chère amie, que vous ayez vraiment conquis la confiance de notre fugitive.
— Ce qui signifie ?
— Qu’elle ne verrait sûrement aucun inconvénient à vous fournir un ou deux renseignements complémentaires ? conclut Clothilde avec un beau sourire qui trouva sans peine un écho chez la marquise. Marie ne comprendrait pas que l’un de nous s’interfère…
— Allons-y ensemble ! Votre Marie vous aime beaucoup, j’ai l’impression, et elle vous expliquera l’endroit mieux qu’à moi.
Un moment plus tard, elles étaient de retour. Clothilde put décrire avec précision le lieu, « assez » voisin en effet – un coin charmant où un ruisseau générait une cascade tombant dans un bassin, au milieu de rochers et d’arbres centenaires. Et – cerise sur le gâteau ! – la voiture était immatriculée à Paris.
— Magnifique ! s’exclama Adalbert. Même si votre Marie n’est pas vraiment une lumière, elle sait au moins se servir de ses yeux, et ce n’est pas donné à tout le monde !
— Vous ne savez pas encore à quel point ! J’avoue ne pas en revenir moi-même ! Elle a pensé à relever le numéro ! Le voici ! ajouta Clothilde en tendant une page de carnet dont Aldo se saisit.
— J’en viens à me demander si elle ne joue pas un rôle ? Passer pour une demeurée ou presque peut être une protection ? On ne se méfie pas d’un simple d’esprit…
— On n’a jamais prétendu qu’elle l’était, mais si cette attitude est délibérée chez elle, expliquez-moi pourquoi ?
— Peut-être justement parce qu’elle a peur. Elle ne s’en est pas cachée, d’ailleurs. Les gens stupides sont souvent têtus comme des mules. Cela va lui permettre de refuser le mariage qu’on lui destine et je suis persuadée que, si l’on y arrive, elle répondra non à M. le Maire, ce qui lui évitera de réitérer au pied de l’autel. Et le retour de Miss Phelps a dû déclencher une sorte d’affolement qui l’a expédiée la tête la première dans votre portail, Mademoiselle Clothilde ! Cela dit, on va utiliser tout de suite ce numéro, si vous me permettez d’appeler Paris.
— Vous n’avez pas besoin de le demander !
Quelques minutes plus tard, Aldo communiquait le numéro à Langlois avec les explications complémentaires.
— J’envoie quelqu’un au fichier, répondit celui-ci. Ce ne sera pas long !
En effet, après un moment passé à faire le point sur la situation, Langlois livrait la solution : la carte grise était au nom d’Elena Maresco, 12, rue Lamarck, à Paris 18e.
— Je suppose que vous voulez en savoir plus ? demanda le policier.
— On aimerait, oui. Marie de Regille prétend que cette femme jouait le rôle de la gouvernante anglaise de la petite Granlieu, mais comme sa tête n’a pas l’air bien solide…
— Vu ! On va essayer de tirer ça au clair !…
Quand Aldo eut reposé le combiné, un silence suivit où chacun s’enfonça dans ses pensées. Ce fut Adalbert qui le rompit :
— Il nous reste combien de temps pour répondre aux exigences de ce salopard ?
— Trois jours, répondit Lothaire. Et c’est demain soir que je vais au monastère…
— Précisément, je voudrais qu’on en parle ! Cela me gêne que la rançon de Marie-Angéline soit ce trésor pour vous si précieux, ainsi qu’à ceux qui sont vos compagnons. Ce n’est pas juste. Notre Plan-Crépin n’est rien pour vous !
— Sauf une amie qui nous est devenue chère ! répondit Clothilde en passant son bras sous celui de Mme de Sommières, qui l’en remercia en posant sa main dessus.
— Il ne faut pas que vous voyiez cela sous cet aspect, reprit son frère. Dès l’instant où il y a un traître parmi nos Compagnons, mettez-vous dans le crâne que votre amie n’est qu’un prétexte. Si elle n’était pas captive, on aurait trouvé un autre moyen de chantage : enlever ma sœur par exemple… ou Dieu sait quoi !
— C’est possible !
— Plus que probable même !
— Mais, en dehors de ce Judas inconnu, comment les membres de la confrérie vont-ils prendre une exigence qui va les dépouiller de ce qui est sans doute l’une de leurs raisons de vivre ? Vidée de son trésor, la chapelle souterraine leur ôtera du même coup la part de rêve que la Toison d’Or représente pour eux ! Comme pour vous d’ailleurs ! Rien ne dit qu’ils vont accepter.
— Et que faire d’autre dès l’instant où l’un des leurs trahit ? Attendre que cette pourriture vienne une nuit avec des complices de Hagenthal déménager le sanctuaire après avoir neutralisé les moines qui le gardent ? Et de quelle façon ? Mais aller jusque-là ferait couler une mare de sang que la Comté ne tolérerait pas ! Dites-vous bien que sous nos costumes trois-pièces, nos pull-overs et nos vestes de chasse, l’homme est toujours le même que sous l’armure ou la cotte de mailles : râleur, teigneux, mais capable de se battre jusqu’au dernier souffle pour ce qu’il aime, ce qu’il croit ou ce qui lui appartient. Et c’est comme cela depuis des siècles !
— Vous oubliez quelque chose, émit Adalbert.
— Quoi donc ?
— Ceux qui nous font confiance ! Je crois que vous le démontrez amplement ! Et plus encore ceux que vous recevez sous votre toit. C’est pourquoi vous n’avez pas admis la présence de Karl-August à votre Tricentenaire…
— … et aussi pourquoi, demain, et après avoir mûrement réfléchi, nous vous accompagnerons à la chapelle, appuya Aldo. Si dignes de confiance que soient vos compagnons, nous partons de ce principe que si nous savons qu’il y a un traître, rien n’empêche qu’il y en ait plusieurs ?