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— Au fond, remarqua Gilbert, le représentant d’Ornans, nos statuts ne sont pas très logiques : comment quelqu’un pourrait-il briguer le privilège de nous rejoindre s’il ne sait rien de notre existence ? Comme nos nouveaux frères par exemple ? N’est-ce pas ce que tu as fait, frère Lothaire ?

— C’était un cas de force majeure et dans une exigence absolue. Vous n’ignorez pas, tous tant que vous êtes, qu’il se passe de bien étranges phénomènes dans notre beau pays, qu’un esprit du mal y est à l’œuvre et s’en est pris à la famille de ceux-là. En outre, un sang innocent a coulé et menace de couler encore. Enfin, par leur qualité, ils sont des recrues de choix… en dehors du fait que, comme nous-mêmes, ils portent en eux quelques gouttes du sang d’anciens chevaliers. Encore des objections ?

— Aucune ! affirma Bruno qui, étant le plus proche de Lothaire, se faisait volontiers le porte-parole des autres. Maintenant apprends-nous la raison pour laquelle tu as voulu que nous soyons tous présents ce soir ?

— Parce qu’il fallait que tous vous entendiez ce que j’avais à dire et qui tient en peu de mots : il y a un traître parmi nous !

— Où as-tu été chercher cette faribole ?

— Nulle part ! On me l’a portée à domicile. Je vais vous lire la lettre que j’ai reçue. Ou plutôt sa copie. L’originale étant partie pour le laboratoire du Quai des Orfèvres à Paris, afin d’en relever les empreintes digitales. Écoutez !

Ce fut vite expédié encore qu’avec beaucoup de soin et en détachant les syllabes. Un silence suivit généré par la stupeur. Le premier à réagir fut Michel, de Montbarey, un homme d’une cinquantaine d’années, flegmatique et peu causant sauf quand on le sortait de ses gonds :

— C’est impossible, s’indigna-t-il. Aucun de nous n’est capable d’une telle noirceur ! Hormis peut-être ceux que…

— … que vous ne connaissez pas ? jeta Aldo. En ce cas, pourquoi ne pas vous être opposé à notre intronisation ?

— Peut-être parce que j’ignorais ce qui allait suivre ! Mais, après tout, il est vrai que nous ne vous connaissons pas !

— Si moi, le fondateur avec Bruno, leur faisons confiance, que te faut-il de plus ?

— Notre intime conviction  ! Peut-être aurais-je dû voter contre mais cela aurait-il changé quelque chose ? répondit Gilbert, d’Ornans. Toi-même, les connais-tu si bien ? Ils ont acquis une certaine célébrité, et j’en suis heureux pour eux, mais, outre qu’ils ne sont pas de chez nous, cela ne nous regarde pas !

— La vie d’une femme est en jeu ! tonna Lothaire.

— Une femme de « leur » famille, ce qui change l’éclairage ! Il est étrange que l’on exige « notre » trésor au lieu de quelques-uns des joyaux qui doivent dormir dans les coffres du prince Morosini ?

Ce qu’entendant, Aldo se débarrassa de la robe noire qu’il envoya aux pieds du perturbateur, aussitôt imité par Adalbert :

— Je crois qu’en voilà assez ! Je ne me laisserai pas insulter plus avant ! Vous avez parfaitement raison, Monsieur, de me refuser votre confiance. Je possède en effet une collection ayant appartenu à des personnages illustres ! Le misérable qui détient ma cousine acceptera peut-être de s’en contenter  !

Il tournait déjà les talons sans laisser à Lothaire le temps de protester quand une voix, celle de l’homme de Salins, s’indigna :

— Un instant, prince ! Vous n’imaginez pas, j’espère, que notre compagnon vient d’exprimer notre opinion commune  ? Il ne représente que lui-même et…

— C’est encore trop pour moi dès que mon honneur est en jeu et que l’on m’insulte ! Continuez votre réunion sans moi ! Elle n’a d’ailleurs plus d’objet, et je salue vos compagnons. Lothaire, je vous attendrai dans la voiture !

— Et je te tiendrai compagnie, mon honneur étant aussi chatouilleux que le tien ! Messieurs, je vous salue bien ! nasilla Adalbert.

Prenant Aldo par le bras, ils remontèrent dans la chapelle. Ils s’accordèrent le temps d’une prière avant de regagner la voiture où ils allumèrent chacun une cigarette. Ou plutôt, Adalbert alluma les deux :

— Laisse-moi faire ! Tu trembles encore et tu es capable de te brûler le nez !

— Il est vrai que ce Gilbert m’a mis hors de moi ! Nous aurions dû nous en tenir à notre première décision et laisser Lothaire se débrouiller seul avec son club de fantômes ! D’ailleurs, celui de Montbarey approuvait son confrère !

— Je n’en suis pas sûr… Un seul de ces hommes s’est jeté sur nous pour nous désigner à la vindicte générale. Et pourquoi ne serait-ce pas parce qu’il se sentait en péril ?

— Et tu veux dire que le traître ce serait lui ?

— Ce serait logique, les autres s’étant contentés d’un « oh » scandalisé !

— Et il vient d’où, celui-là ? Toi qui connais la France en détail ?

— Ornans ! Un coin ravissant à une cinquantaine de kilomètres d’ici. Rendu célèbre par une magistrale toile de Courbet : Un enterrement à Ornans.

Aldo se mit à rire, ce qui eut l’avantage d’offrir une soupape à sa colère :

— Tu le fais exprès ou quoi ? (Puis, saisi soudain d’une idée :) C’est loin de Besançon ?

— Un peu plus de vingt bornes ! Mais à quoi penses-tu ?

— Quand elle est revenue par ici, Plan-Crépin a pris le train pour Besançon. On devrait peut-être chercher dans ce coin-là ?

— Brillante idée que l’on pourrait vérifier demain soir quand nous saurons où nous devons aller pour obtempérer aux exigences de ce salopard !

— Sauf qu’il n’y aura peut-être pas de rendez-vous puisque le Judas n’est pas démasqué !

— Attendons déjà que Lothaire revienne ! Il se peut qu’il ait du nouveau à nous apprendre ?

Ils l’attendirent un bon moment, si long même qu’Aldo dut se cramponner à Adalbert qui voulait y retourner afin de « voir ce qui se passe » !

— Tu crois qu’ils sont en train de s’entretuer ?

— Pas dans une chapelle, voyons ! Ils ont pu décider de voter ?

— Pour quoi faire ? Quand nous nous sommes retirés, Lothaire n’avait que deux protestataires devant lui et en tant que président il bénéficie de deux voix !

— Il a pu faire boule de neige dès l’instant où nous n’y étions plus ? Si d’autres ont rejoint le « frère » d’Ornans, la majorité des deux tiers devrait l’emporter ?

— Cela signifierait qu’on a perdu du terrain ?

Il achevait sa phrase quand trois hommes sortirent de la chapelle pour rejoindre le groupe de voitures garées près du mur d’enceinte. Eux-mêmes s’étaient retirés dans l’ombre du petit sanctuaire, mais visibles cependant. Or personne ne s’approcha d’eux.

— On dirait que notre étiquette d’indésirables nous colle à la peau ! marmotta Adalbert. C’est très désagréable !

— On a déjà connu pire ! À nous de trouver une solution de rechange. J’en ai peut-être une.

— Laquelle ?

— Écoutons d’abord ce que Lothaire va nous apprendre.

Celui-ci les rejoignait, l’air plus sombre que jamais. Ce qui était en soi une réponse. Il reprit sa place auprès d’Adalbert : c’était sa voiture, en effet, que l’on avait prise.