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— À propos des joyaux de ce le… de ce Téméraire, l’un de ces hommes disait qu’il possédait plusieurs pierres célèbres…

— Naturellement il en possédait ! Elles n’étaient pas si nombreuses à l’époque ! Seulement la plupart se trouvent à présent dans les collections royales… ou ont disparu ! C’est le cas du « Florentin », un gros diamant jonquille absent depuis que les Habsbourg ont perdu leur couronne, un autre grand diamant d’où pendait une perle que l’on n’a jamais revu… ah si ! Il y en a un que l’on revoit de temps en temps, c’est celui que l’on appelle le Sancy…

— Hein ! celui de cette idiote…

— Celui-là même, encore que j’aie des doutes ! Mais pendant que j’y pense, Lord Astor of Hever est aussi collectionneur, comme vous le savez sans doute, et un grand ami de mon beau-père !

Il crut un instant qu’elle allait exploser :

— Ce n’est pas vrai ! Cela ne peut pas être vrai ! D’ailleurs vous venez de dire que vous aviez des doutes à son sujet. Pourquoi ?

— La taille de la pierre. Au XVe siècle, on ne taillait pas à multiples facettes comme l’est le Sancy !

— Il aurait été retaillé ?

— Demandez-le à Lord Astor quand vous le verrez… À présent, je crains d’avoir usé tout le temps que je pouvais vous consacrer, Lady Ava ! À mon profond regret, soyez-en persuadée !

— Vous avez renoncé à vous nourrir ? J’espérais que vous auriez au moins la politesse de m’inviter ?

— Évidemment, et c’eût été une vraie joie ! Mais j’ai un train à prendre !

— Encore !

— Naturellement ! J’étais en affaire, Lady Ava, quand M. Buteau m’a demandé de revenir pour recevoir le Señor Montaldo… Et j’ignorais que vous viendriez le même jour. Maintenant je repars. Voilà !

— Autrement dit, vous retournez en Suisse ?

— Je le répète, oui ! Mais…, continua-t-il pour atténuer une déception toujours redoutable, je vous promets que si je trouve trace d’un diamant errant, je m’attache à elle et vous l’achète. En attendant, ajouta-t-il galamment, j’espère que vous accepterez d’être mon invitée au Danieli à qui l’on va passer des ordres afin de vous satisfaire en tous vos désirs ?

— Et si je décidais d’y rester six mois ?

— Pourquoi pas ? Mais je n’ai pas, moi, l’intention de rester encore tout ce temps hors de chez moi ! Aussi je vous dis à bientôt, Lady Ava ! acheva-t-il en s’inclinant.

Avec une parfaite hypocrisie. Du diable s’il avait envie de la revoir bientôt ou pas !…

Après l’avoir reconduite à l’entrée, il resta là un moment, debout sur les marches qui se perdaient dans l’eau, jusqu’à ce qu’il ait vu son canot automobile que conduisait Zian disparaître au tournant du canal…

— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? demanda Pisani qu’Aldo avait rejoint dans le vestibule dallé de marbre polychrome.

— Il faut que j’y réfléchisse, mais le mieux serait que Livia me prépare un plateau et qu’on me le monte dans ma chambre. Je suis si fatigué que je ne suis même pas sûr d’avoir faim.

À cet instant, le téléphone sonna, immobilisant sur place les deux hommes. Par la porte du bureau restée entrouverte on pouvait entendre la voix douce et distinguée de Guy parlant surtout par onomatopées, puis il demanda de prendre patience, et presque aussitôt parut dans le vestibule :

— Ah vous êtes là, Aldo ! C’est Pontarlier ! Adalbert au bout du fil, il paraît que c’est urgent !

— Avec lui c’est toujours urgent ! ronchonna Aldo qui voyait les béatitudes de son lit naufrager dans un épais brouillard…

C’était Adalbert, en effet. La voix brève et comme feutrée :

— Tu en as encore pour longtemps avec tes affaires ?

— Pourquoi ?

— Tâche de rentrer le plus vite possible ! Il y a des dégâts !

Aldo sentit son estomac se serrer :

— Lesquels ?

— … pas te le dire au téléphone ! Essaie de trouver un train pour Lausanne et fais-moi connaître l’heure d’arrivée. J’irai te chercher !… et ne perds pas courage, on en a vu d’autres !

Accablé par ce nouveau coup du sort d’autant plus inquiétant qu’il ne savait pas d’où il venait, Aldo se laissa tomber dans un fauteuil pour consulter l’annuaire. Il vit – ce qu’il savait par cœur en temps normal ! – que son Simplon-Express partait dans trois heures, expédia Angelo lui retenir un « single », et enfin alla se plonger dans sa baignoire pleine d’eau parfumée à la lavande. Ce qui présenta le double avantage de le décrasser et de lui remettre les idées en place à l’aide de quelques cigarettes afin de ne pas s’endormir. Si Pisani lui dénichait un sleeping, il savait qu’il y dormirait comme un bébé. Ce qui, à tout prendre, était plutôt réconfortant…

Trois heures plus tard – la chance paraissant décidée à lui donner un coup de main ! – il embarquait dans une cabine bienheureusement solitaire de ce train dans lequel s’était déjà écoulée une partie appréciable de sa vie. L’inquiétude, il l’abandonnait à ceux de Venise. Il avait fallu leur jurer que lui et Vidal-Pellicorne les mettraient au courant aussitôt que possible.

Le train parti, il dîna rapidement au premier service du wagon-restaurant où il y avait d’ailleurs peu de monde. Son repas achevé, il le couronna d’un café, d’un vieux cognac, et fila se coucher. Juste le temps de se laver les dents et il plongeait dans une confortable couchette puis dans un sommeil sans rêves. Il savait pouvoir compter sur le « conducteur » du sleeping-car pour le réveiller avant Lausanne où le train entrait en gare au petit matin, et la première personne qu’il vit, ce fut son ami, debout au bord du quai, les mains au fond d’un ample macfarlane à carreaux de divers tons de gris, avec sur la tête une casquette en tissu assorti. Il est vrai que ce petit matin était maussade, humide et plus que frais : on se serait facilement cru en Angleterre ! L’humeur de l’égyptologue semblait curieusement assortie à l’ambiance. Lui qui était plutôt décontracté et dont la bonne humeur était en passe de devenir légendaire semblait porter le poids de toute la misère du monde, et, cette fois, Morosini s’inquiéta :

— Mais, enfin, qu’est-ce qui se passe ? Hier tu me rappelles, toutes affaires cessantes, j’accours et tu restes muet en arborant une mine de catastrophe. Ça va si mal ?

— Je ne crois pas que cela puisse être pire et c’est pour cela que je ne t’ai encore rien dit : je ne sais pas par quel bout commencer !

— Alors je vais t’aider : le rendez-vous avec Hagenthal s’est passé comment ?

— Il n’y en a pas eu. Quand nous sommes arrivés sur les lieux, il n’y avait personne. De vivant tout au moins !

— Ils étaient tous morts ? s’effara Aldo.

— Non. Il n’y avait qu’un seul défunt mais c’était l’un des nôtres : Michel Legros, de Montbarey. Mort, la gorge tranchée. Il paraît que c’est le traître.

— Ça n’a pas de sens ! Et vous n’avez vu personne d’autre ?

— Si, les gendarmes ! Non seulement « on » n’est pas venu mais « on » nous a dénoncés… Attends ! Ce n’est pas tout ! ajouta-t-il d’une voix lugubre. Quand nous sommes rentrés au manoir, nous y avons trouvé… ou, plutôt, on n’y a plus trouvé Marie-Angéline, proprement enlevée…

— Oh, n… de Dieu ! s’écria Aldo.

— Attends, je n’ai pas terminé ! Tante Amélie et Clothilde ont été blessées… pas grièvement, rassure-toi ! Les agresseurs étaient pressés donc heureusement maladroits ! Quant aux domestiques – ceux du moins qui n’avaient pas encore regagné les communs –, ils étaient allongés dans la cuisine, dûment ficelés et les yeux bandés…