— Absolument pas, Monsieur le juge. Ne vous inquiétez pas !…
— Alors revenons à notre affaire ! Dans le cadre de cette association, vous aviez rendez-vous avant-hier soir, près de la Source de la Loue, aux environs de onze heures du soir, avec qui au juste ?
Lothaire n’hésita pas :
— Des gens que nous ne connaissons pas et sur la moralité desquels je préfère ne pas m’étendre. En deux mots : l’innocent secret de notre confrérie a été éventé par quelqu’un dont j’ai honte de dire qu’il appartient à notre région, rude peut-être, mais qui, jusqu’à preuve du contraire, a toujours joui d’une réputation – méritée ! – sur le point d’honneur ! En somme, on nous fait chanter !
— Vilain mot ! Et vilaine action plus encore ! À quel sujet ?
— Le capitaine Verdeaux, qui n’ignore rien de nos soucis, pourrait vous en apprendre autant que nous. Ces gens retiennent prisonnière une amie chère qui est aussi une parente du prince Morosini, et exigeaient que leur soit remise, en échange de sa liberté, une partie de notre chapelle.
— Que n’avez-vous porté plainte ? Nous possédons tous les moyens pour combattre ce genre… d’activité !
— Mais parce que le silence est la condition sine qua non pour maintenir un otage en vie ! Quoi qu’il en soit, nous avions décidé, ces Messieurs et moi, de jouer le jeu que l’on nous imposait en apportant ce que l’on exigeait de nous. Mais, tenant compte d’un avatar particulièrement désagréable – à savoir la présence d’un traître parmi nous ! –, nous avions décidé de nous rendre armés au rendez-vous…
— Parce que, autrement, vous vous y seriez rendus les mains dans les poches ? fit le juge, faussement innocent. J’ai quelque peine à vous croire… mais revenons à la fameuse soirée. Qu’avez-vous trouvé en arrivant ?
— Personne. De vivant du moins : le cadavre de notre compagnon Michel Legros, et comme il respirait encore nous avons demandé du secours.
— De votre côté, vous étiez combien ?
— Trois au début : mon ami Bruno de Fleurnoy, qui représente Salins, M. Vidal-Pellicorne et moi.
— Pourquoi au début ?
— Parce qu’un autre de nos compagnons, Gilbert Dauphin, qui vient d’Ornans, est venu en retard, ce qui ne l’a pas empêché de révéler que, étant au contraire au rendez-vous en avance, il s’était un peu éloigné pour nous attendre et, caché, il avait vu arriver Michel puis le prince Morosini qui l’avait abattu sans autre forme de procès avant de disparaître.
Adalbert prit feu aussitôt :
— Il aurait eu du mal ! À cette heure-là, Morosini était dans l’avion Lausanne-Milan pour rattraper l’express de Venise où il a débarqué dans la matinée. Je l’avais moi-même conduit à Lausanne mais j’étais rentré à temps. Et puis, quelle raison valable aurait-il eue de tuer cet homme que nous ne connaissions ni l’un ni l’autre ?
— Peut-être parce que M. Dauphin, comme M. Legros, s’était opposé à votre introduction dans les Compagnons de la Toison ?
— Aussi avions-nous, sans hésiter, restitué les insignes que l’on venait de nous remettre en reprenant notre liberté ! Et maintenant, j’aimerais en finir avec la prétendue présence de Morosini aux Sources. Et je m’étonne, Monsieur le juge d’instruction, que vous sembliez n’attacher d’importance qu’à ce drame de ces mêmes Sources tandis qu’en notre absence un autre drame – non moins aussi grave ! – se jouait au manoir, où l’on s’en prenait à Mademoiselle Clothilde, à Mme la marquise de Sommières, octogénaire et proche parente de Morosini –, ainsi que de votre serviteur ! On a malmené les domestiques et enlevé Mlle du Plan-Crépin échappée par miracle à ses geôliers et rentrée secrètement au manoir !
— Tout cela est parfaitement exact, relaya Vaudrey-Chaumard, et j’avoue ne pas comprendre pourquoi, en de telles circonstances, vous avez arrêté Morosini, que son ami Vidal-Pellicorne, ici présent, venait d’aller rechercher en gare de Lausanne. J’en appelle d’ailleurs au capitaine Verdeaux qui suit cette affaire louche depuis le début !
— Chaque chose viendra en son temps. Pour l’instant, nous avons un témoin formel et je ne peux pas ne pas en tenir compte !
— Et ceux qui ont été malmenés chez moi ne méritent pas votre attention ? Donnez-vous donc la peine d’aller jusqu’au manoir et demandez à voir nos dames. Un seul coup d’œil vous fera comprendre ce qu’elles ont enduré ! Et pendant ce temps l’assassin court toujours !
— Qui vous dit qu’il n’y en avait qu’un ?
Cette fois, le juge « poussait le bouchon un peu loin », comme disait Plan-Crépin. Adalbert abandonna sa bonne éducation :
— Vous le faites exprès, ma parole ! clama-t-il. Puisque vous n’avez pas l’air de comprendre, nous allons vous emmener là-bas où vous aurez le loisir de contempler les visages tuméfiés de Mlle Vaudrey-Chaumard et de Mme la marquise de Sommières, grand-tante de Morosini. Vous pourrez aussi interroger le personnel…
— Le personnel de la maison ! Donc peu crédible, de même que les serviteurs de M. Morosini à Venise. Je les vois mal démolir leur patron…
— Autrement dit, gronda Vaudrey-Chaumard, il faut être un truand pour avoir droit à votre sollicitude ? Alors je vais vous proposer autre chose. Appelez donc le Quai des Orfèvres à Paris, et demandez le grand patron, le commissaire principal Pierre Langlois, puis écoutez attentivement ce qu’il vous dira !
— Paris n’a pas à se mêler de nos affaires !
— Ah, non ? fit Adalbert, goguenard. Demandez donc à Langlois ce qu’il en pense ? Vous oubliez qu’il n’y a pas si longtemps l’un de ses meilleurs hommes, l’inspecteur Sauvageol, a été assassiné. Il est mort à Pontarlier. Langlois est arrivé aussitôt par avion et personne n’aurait eu l’idée de lui contester le droit d’enquêter. Je vous conseille de l’appeler pour le mettre au courant, sinon je vais m’en charger et serais fort étonné s’il ne vous tombait pas dessus avant la fin du jour ! Il est même capable de s’adjoindre le ministre de l’Intérieur !
— Vous divaguez !
— Essayez toujours ! Vous verrez bien !
Le capitaine Verdeaux, qui avait suivi « l’échange de balles » avec une inquiétude croissante et sans trop savoir que faire, pensa que le temps était venu pour lui d’intervenir :
— Monsieur le juge d’instruction, commença-t-il avec une parfaite urbanité, vous appartenez au barreau de Besançon depuis assez peu de temps, si j’en crois ce qu’on m’a dit…
— Je n’en suis pas moins comtois et très attaché à ma charge comme à mon pays !
— Seulement vous êtes jeune et n’avez pas encore pu assimiler nos coutumes et convictions…
— La Justice est la même partout et pour tous en France, et comme nous sommes aux frontières, nous nous devons d’être plus vigilants que d’autres. Or, j’ai appris que, récemment encore, votre Morosini s’était retrouvé face au chef de la police d’Yverdon pour y répondre d’une première accusation de meurtre… sur la personne…
Il prit quelques feuillets posés devant lui qu’il compulsa avant d’en tenir un :
— Voilà ! Sur la personne de Georg Ogden retrouvé mort…
— Il a été relaxé, et avec les excuses du commissaire Schultheis. L’assassin aurait été un jeune prêtre dont plusieurs personnes auraient remarqué la soutane noire…
— Pourquoi pas Morosini déguisé ?
— Parce que l’homme ne dépassait pas un mètre soixante et que le prince dépasse allègrement le mètre quatre-vingts !
Un silence, puis le juge Gondry soupira :
— Il est déjà tard et nous n’avons plus le temps de nous y transporter. Ce sera donc pour demain matin dix heures !