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— Pas le moins du monde ! répondit Adalbert. On aimerait que vous nous décriviez la femme ! La meurtrière, quoi !

— Ah ça ! volontiers ! Et autant d’fois qu’vous voudrez parc’que pour un joli spectacle c’était un joli spectacle ! J’la r’verrai longtemps d’bout d’vant lui, les bras l’vés pour dénouer son chignon…

— Blond ou brun, le chignon ? demanda Lothaire entre ses dents.

— Brun… comme d’la soie ! Pis j’ai plus rien vu parc’qu’elle s’était glissée cont’lui pour l’embrasser. Même qu’il y mettait d’l’enthousiasme, le gars ! Après y a eu un gargouillis et elle s’est r’dressée, le laissant su’l’flanc : égorgé, pisser son sang pendant qu’elle allait s’récurer… Oh, j’avais bien une idée…

— Pourquoi ne pas l’avoir dit au juge ?

— L’aurait fallu qu’y m’écoute ! M’aurait p’t’être même fait enfermer si j’avais dit c’que j’pensais, ajouta-t-il d’une voix soudain changée.

— Que pensiez-vous ?

— Qu’c’était p’t’être la Vouivre ? L’était si belle ! Manquait juste les serpents et la couronne, mais l’rubis elle l’avait.

— Vous avez eu raison, conclut Adalbert. Il vous aurait certainement pris pour un fou.

Quand on approcha de Pontarlier, Machu demanda à descendre. Tout compte fait, il préférait reprendre sa liberté afin de ne gêner personne. En outre, il avait une idée qu’il avait envie de vérifier. Il expliqua que, de toute façon, il retournerait à la gendarmerie le soir avec son billet de logement !

— Votre quoi ? sursauta Adalbert.

— Une volaille grassouillette, pardi ! J’pense que j’serais mieux chez les pandores qu’chez vous, sauf vot’respect ! Et vous f’riez pas mal d’faire gaffe où qu’vous mettez les pieds !

Sur cette dernière recommandation, Machu enfourcha son vélo et partit en sifflotant en direction de Pontarlier, mais il avait dû prendre l’un des chemins latéraux parce que la voiture ne le rattrapa pas. Les deux hommes roulèrent un long moment en silence, enfermé chacun dans ses pensées mais, Adalbert n’étant pas homme à les garder indéfiniment pour lui seul, finit par lâcher :

— Il y a tout de même une chose que je ne parviens pas à comprendre  ! C’est la raison pour laquelle ce petit juge s’enfonce dans la conviction d’un Morosini coupable à mesure qu’on lui démontre qu’il a tort !

— J’ai remarqué ! Au début il était même plutôt aimable, et nos relations d’urbanité se sont dégradées assez rapidement. Le bouquet a été quand Machu a pris la parole pour lui asséner qu’il avait tout faux et qu’en fait d’Aldo, l’assassin était une femme sublime…

— Reste à savoir où commence et où finit le sublime chez Machu ! Ne vous y trompez pas ! On rencontre souvent des gens surprenants parmi nos paysans ! L’Histoire a profondément marqué la Comté Franche dont elle a emprunté les grands chemins, et même les plus petits. Terre de passage obligatoire avec ses cluses, ses châteaux, ses figures durement burinées, et enfin terre de légende, notre Comté avec ses forêts parfois impénétrables, ses montagnes, ses eaux vives ou sages n’est pas une terre comme les autres ! Une terre de vaillance aussi : notre Machu, qui sait pertinemment que le juge l’a pris dans le nez, ne s’en cramponnera pas moins à sa version du crime ! D’abord parce qu’elle lui a fait trop forte impression pour qu’elle ne soit pas vraie ! Il enjolive peut-être, mais c’est tout ce que l’on peut lui reprocher !

— Ce n’est pas l’avis de Gondry ! Qu’est-ce qu’on peut faire pour tirer Morosini de ce piège ?

— On n’est pas sans armes, rassurez-vous ! Si vous avez de hautes relations à Paris, nous en avons quelques-unes à Besançon. Le procureur général est un vieux copain, et ça, Gondry ne le sait pas. On ira le voir dès que possible. Il est temps de mettre un terme au délire judiciaire !

— Ah, je préfère ça ! D’ailleurs, terroristes ou pas, j’appelle Langlois en rentrant. Je veux qu’on retrouve Marie-Angéline… et vivante si possible, ajouta-t-il avant de tousser violemment afin de déloger le chat qui venait de s’installer dans sa gorge. Quand je pense qu’on la laisse tomber alors qu’elle est peut-être déjà morte.

Cependant, on avait atteint Pontarlier qui semblait singulièrement agité.

— Cessez donc de jouer les gros tristeux ! fit Lothaire en lui tendant un mouchoir. Regardez donc ce qui se passe à la gendarmerie ! C’est pour le moins inattendu ! Et je me demande comment on va faire pour entrer !

Un effet, un attroupement s’était formé devant le « domaine Verdeaux ». Un vaste échantillonnage de la population grouillait autour de la plus insolite des voitures : interminable, gris argent enjolivé de chromes étincelants, franchement inadapté au décor ambiant, un coupé Rolls-Royce, nanti, sur le siège avant, d’un chauffeur et valet de pied en tenue assortie, drainait la quasi-totalité des gamins de la ville et une partie des passants fascinés par tant de splendeur britannique :

— Qu’est-ce que c’est que ce tintouin ? souffla Lothaire, stupéfait, alors même qu’Adalbert retrouvait le sourire aux échos d’une voix de femme qui devait s’entendre jusqu’à la frontière.

— Ça, mon ami, c’est, selon l’éclairage, un cadeau du Ciel ou la huitième plaie d’Égypte, mais je pencherais plutôt pour la première version. Allons voir ! De toute façon, ça doit valoir le déplacement.

Ça le valait ! L’intérieur de la gendarmerie retentissait du vacarme composé des aboiements frénétiques de plusieurs chiens, des glapissements d’une voix féminine haut perchée et de deux ou trois voix masculines tentant vainement de reconquérir un peu de silence.

Le centre du tumulte était une dame grande, mince et brune suprêmement élégante dans un ensemble de soie gris et argent, parfaitement accordé à la somptueuse voiture. Une immense capeline transparente ornée de roses du même tissu complétait une toilette certainement plus adaptée à une garden-party de résidence royale qu’à la salle des gardes d’une gendarmerie d’une ville frontière austère, entourée de sapins géants, de forteresses d’un autre âge, d’eaux jaillissantes et de lacs paisibles. Quant à la musique de fond, elle était assurée par cinq petits scottish terriers blancs bondissant dans tous les sens au bout de leurs laisses assorties à leurs colliers cloutés de strass, en braillant comme cinquante, et qui sautillaient sous l’œil surpris des gendarmes et des deux bergers allemands maison, Albéric et Amanda, qui, assis sur leur arrière-train et le regard réprobateur, considéraient le numéro de voltige de leurs confrères étrangers avec un parfait sang-froid.

Bravement, Adalbert plongea dans la cohue en criant plus fort que tout le monde :

— Lady Ribblesdale ? Vous ici ? Quelle agréable surprise ! Et tellement inattendue…

— Ce n’est pas vous que je viens voir mais ce mécréant de Morosini ! Où est-il ?

— Un peu de patience : il arrive avec le capitaine Verdeaux, l’époux de Mme Verdeaux que voici et dont j’admire d’ailleurs la retenue devant cette prise d’assaut ! Venez que je vous présente… l’une à l’autre, ajouta-t-il prudemment tandis que, d’une seule main, il réunissait les laisses des cinq toutous : Allons, les enfants ! Du calme ! Faites honneur à votre maîtresse !

À sa surprise, les deux femmes se serrèrent la main avec une sorte de sympathie, mais Ava ne perdait pas de vue son sujet :

— Vous dites qu’il arrive avec les gendarmes ? Cela m’enchante parce que c’est tout ce qu’il mérite et j’espère qu’on va l’emprisonner…