Mme Fauvel refusa ses offres, mais elle en fut touchée, et en rentrant elle disait à sa nièce:
– Peut-être nous sommes-nous trompées, peut-être n’est-ce pas un mauvais homme…
Madeleine hocha tristement la tête. Ce qui arrivait, elle l’avait prévu; le beau désintéressement du marquis, c’était la confirmation de ses pressentiments.
Raoul, lui, était allé chez son oncle, chercher des nouvelles. Il le trouva radieux.
– Tout marche à souhait, mon neveu, lui dit Clameran; tes reçus ont fait merveille. Ah! tu es un solide partenaire et je te dois les plus chaudes félicitations. Quarante mille francs en quatre mois?
– Oui, répondit négligemment Raoul, c’est à peu près ce que m’a prêté le Mont-de-Piété.
– Peste! tu dois avoir de belles économies, car la demoiselle des Délassements n’est, je l’imagine, qu’un prétexte?
– Ceci, cher oncle, est mon affaire. Souviens-toi de nos conventions. Ce que je puis te dire, c’est que madame Fauvel et Madeleine ont fait argent de tout; elles n’ont plus rien, et moi j’ai assez de mon rôle.
– Aussi ton rôle est-il fini. Je te défends désormais de demander un centime.
– Où en sommes-nous donc? Qu’y a-t-il?
– Il y a, mon neveu, que la mine est assez chargée, et que je n’attends plus qu’une occasion pour y mettre le feu.
Cette occasion, qu’attendait avec une fiévreuse impatience Louis de Clameran, son rival, Prosper Bertomy, devait, pensait-il, la lui fournir.
Il aimait trop Madeleine pour ne pas être jaloux jusqu’à la rage de l’homme que, librement, elle avait choisi, pour ne pas le haïr de toute la force de sa passion.
Il ne tenait qu’à lui, il le savait, d’épouser Madeleine; mais comment? Grâce à d’indignes violences, en lui tenant le couteau sur la gorge. Il se sentait devenir fou à l’idée qu’il la posséderait, que son corps serait à lui, mais que sa pensée, échappant à sa puissance, s’envolerait vers Prosper.
Aussi s’était-il juré qu’avant de se marier il précipiterait le caissier dans quelque cloaque d’infamie, d’où il lui serait impossible de sortir. Il avait songé à le tuer, il aimait mieux le déshonorer.
Jadis il s’était imaginé qu’il lui serait aisé de perdre l’infortuné jeune homme; il supposait que lui-même en fournirait les moyens. Il s’était trompé.
Prosper menait, il est vrai, une de ces existences folles qui conduisent le plus souvent à une catastrophe finale, mais il mettait un certain ordre à son désordre. Si sa situation était mauvaise, périlleuse, s’il était dévoré de besoins, harcelé par les créanciers, réduit aux expédients, il était impossible de s’en apercevoir, tant ses précautions étaient bien prises.
Toutes les tentatives faites pour hâter sa ruine avaient échoué, et c’est vainement que Raoul, les mains pleines d’or, jouant le rôle du tentateur, avait essayé de préparer sa chute.
Il jouait gros jeu, mais il jouait sans passion, presque sans goût, et jamais l’exaltation du gain ni le dépit de la perte ne lui faisaient perdre son sang-froid.
Sa maîtresse, Nina Gypsy, était dépensière, extravagante, mais elle lui était dévouée et ses fantaisies ne dépassaient pas certaines limites.
En bien examinant sa conduite, elle était celle d’un homme désolé qui s’efforce de s’étourdir, mais qui cependant n’a pas abdiqué toute espérance, et qui cherche surtout à gagner du temps.
Intime ami de Prosper, son confident, Raoul avait, d’un œil sagace, jugé la situation et pénétré les sentiments secrets du caissier.
– Tu ne connais pas Prosper, mon oncle. Madeleine l’a tué, le jour où elle l’a exilé. Tout lui est indifférent, il ne prend intérêt à rien.
– Nous attendrons.
Ils attendaient en effet, et à la grande surprise de Mme Fauvel, Raoul redevint, pour elle, ce qu’il avait été en l’absence de Clameran.
C’est vers cette époque, à peu près, que Mme Fauvel, toute réjouie de ce changement, conçut le projet de placer Raoul dans les bureaux de son mari.
M. Fauvel adopta cette idée. Persuadé qu’un jeune homme sans occupations ne peut faire que des sottises, il lui offrit un pupitre au bureau de la correspondance, avec des appointements de cinq cents francs par mois.
Cette proposition enchanta Raoul, cependant, sur l’ordre formel de Clameran, il refusa net, disant qu’il ne se sentait pour les opérations de banque aucune vocation.
Ce refus indisposa si fort le banquier, qu’il adressa à Raoul quelques reproches passablement amers, le prévenant qu’il n’eût plus à compter sur lui désormais, et Raoul saisit ce prétexte pour cesser ostensiblement ses visites.
S’il voyait encore sa mère, c’était dans l’après-midi ou le soir, lorsqu’il était sûr que M. Fauvel était sorti, et il ne venait que tout juste assez souvent pour se tenir au courant des affaires de la maison.
Ce repos subit après tant et de si cruelles agitations paraissait sinistre à Madeleine. Elle ne disait rien à sa tante de ses pressentiments, mais elle était préparée à tout.
– Que font-ils? disait parfois Mme Fauvel; renonceraient-ils enfin à nous persécuter?
– Oui, murmurait Madeleine, que font-ils?
Si Louis ni Raoul ne donnaient signe de vie, c’est qu’ils se tenaient immobiles comme le chasseur à l’affût, qui craint d’éveiller les défiances de ses victimes. Ils guettaient le hasard.
Attaché aux pas de Prosper, Raoul avait épuisé toutes les ressources de son esprit pour le compromettre, pour l’attirer dans quelque embûche où resterait son honneur. Mais, ainsi qu’il l’avait prévu, l’indifférence du caissier offrait peu de prise.
Clameran commençait à s’impatienter et cherchait déjà quelque moyen plus expéditif, quand une nuit, sur les trois heures, il fut éveillé par Raoul.
– Qu’y a-t-il? demanda-t-il tout inquiet.
– Peut-être rien, peut-être tout. Je quitte Prosper à l’instant.
– Eh bien!
– Je l’avais emmené dîner, ainsi que madame Gypsy, avec trois de mes amis. Après dîner, j’ai organisé un petit bal tournant assez corsé, mais impossible de lancer Prosper, bien qu’il fût gris.
Louis, désappointé, eut un mouvement de dépit.
– Tu es gris toi-même, fit-il, puisque tu viens me réveiller au milieu de la nuit pour me conter de pareilles billevesées.
– Attends, il y a autre chose.
– Morbleu! parle, alors!
– Après avoir bien joué, nous sommes allés souper, et Prosper, de plus en plus ivre, a laissé échapper le mot sur lequel il ferme sa caisse.