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Nynaeve brandit la main gauche devant le visage du jeune homme, lui écorchant presque le nez avec son anneau.

— Mat, s’il te plaît ? soupira Elayne.

De son côté, Egwene regardait son ami d’enfance comme s’il venait de lui pousser les cornes d’un Trolloc.

Mat se tortilla sur sa chaise.

— Ai-je dit que je ne veux pas ? Je ne peux pas, comprenez-vous ? La Chaire d’Amyrlin a fait en sorte que je ne puisse pas quitter cette fichue… hum… cette île charmante. Libérez-moi de ce poids, et je livrerai ta lettre entre mes dents, Elayne.

Les trois amies se regardèrent. Pas pour la première fois de sa vie, Mat se demanda si les femmes pouvaient communiquer par télépathie. En tout cas, elles avaient toujours semblé capables de lire ses pensées aux moments les plus inopportuns.

Mais pas cette fois, quoi qu’elles aient décidé après leur conciliabule muet. Non, pas cette fois !

— Explique-toi, dit Nynaeve. Pourquoi la Chaire d’Amyrlin voudrait-elle te retenir ici ?

Mat haussa les épaules, soutint le regard de l’ancienne Sage-Dame et la gratifia de son plus beau sourire désolé.

— Parce que j’ai été malade pendant longtemps. Avant de me laisser partir, elle veut être sûre que je ne crèverai pas dans un coin comme un chien. Ce qui n’est pas mon intention, bien sûr… Mourir, je veux dire…

Nynaeve plissa le front, rejeta sa natte dans son dos, puis saisit soudain la tête du jeune homme entre ses mains.

Par la Lumière ! le Pouvoir ! pensa Mat, terrorisé.

Mais Nynaeve le lâcha si vite qu’il se demanda si c’était du lard ou du cochon.

— Que m’avez-vous fait ?

— Pas le dixième de ce que tu mériterais, je parie… Mat, tu es solide comme un taureau. Peut-être un peu moins fort que tu en as l’air, mais en pleine forme.

— C’est ce que j’ai dit, non ? (Mat essaya de sourire, mais il eut l’impression d’avoir au mieux produit un rictus.) Nynaeve, elle vous ressemble. Je parle de la Chaire d’Amyrlin. Comme vous, elle domine les autres malgré sa petite taille, et elle les malmène…

Voyant Nynaeve froncer les sourcils, Mat décida de ne pas s’engager davantage sur cette voie. Au fond, tant qu’il parvenait à éviter de parler du Cor de Valère avec les trois femmes, rien ne pouvait clocher. Il se demanda vaguement si elles savaient…

— Cela dit, les Aes Sedai veulent me garder à cause de la dague. Pour comprendre comment elle a agi, je suppose… Vous savez comment sont ces femmes !

Une fine plaisanterie qui ne fit pas mouche du tout.

Quel crétin ! Elles veulent devenir des Aes Sedai, et moi, je leur balance une idiotie pareille ! Que la Lumière me brûle ! j’en fais trop comme d’habitude… Bon sang ! je donnerais cher pour que Nynaeve cesse de me regarder comme ça ! Bien, attention à ce que je raconte !

— La Chaire d’Amyrlin a fait en sorte que je ne puisse pas traverser un pont ou embarquer sur un bateau sans son autorisation. Vous comprenez ? Je ne refuse pas de vous aider : ça m’est impossible !

— Tu porteras la lettre si nous te faisons sortir de Tar Valon ? demanda Nynaeve.

— Rendez-moi ma liberté et je porterai Elayne sur mon dos jusqu’à Caemlyn !

Cette fois, ce fut Elayne qui fronça les sourcils. Et Egwene secoua la tête, comme si le jeune homme, décidément, n’en loupait jamais une. Bien trop souvent, les femmes manquaient tragiquement de sens de l’humour.

Nynaeve fit signe à ses compagnes de la suivre jusqu’à une fenêtre, où elles tournèrent le dos à Mat pour tenir une de ces messes basses dont le sexe faible était si friand.

Mat crut entendre Egwene affirmer « un seul suffira, si nous restons ensemble », mais ça ne l’éclaira pas beaucoup. En tout cas, les trois femmes semblaient vouloir passer outre les ordres de leur dirigeante, et ça, c’était époustouflant – et peut-être un rien présomptueux.

Si elles réussissent, je porterai leur fichue lettre. Et même entre les dents, comme je l’ai dit.

Sans y penser, Mat prit un trognon de pomme et le mordit à belles dents. Très vite, il recracha dans l’assiette les pépins horriblement amers.

Les trois femmes revinrent vers lui. Egwene lui tendant une feuille de parchemin, il la regarda soupçonneusement, puis s’en empara et la déplia. En lisant, il commença à fredonner sans s’en apercevoir.

« Tout ce que fait la personne porteuse de ce document est couvert par mon autorité, consécutivement à des ordres que j’ai donnés. J’entends qu’on ne lui fasse pas obstacle et qu’on lui obéisse.

Siuan Sanche

Gardienne des Sceaux

Flamme de Tar Valon

Et Chaire d’Amyrlin »

Le cachet de cire blanche arborant la Flamme de Tar Valon laissait peu de doutes sur l’authenticité du document.

S’avisant qu’il fredonnait Une poche pleine d’or, Mat s’arrêta net.

— C’est sérieux ? Vous n’avez pas… Comment avez-vous eu ça ?

— Ce n’est pas un faux, dit Elayne, si c’est ce qui t’inquiète.

— Qu’importe comment nous l’avons eu ! ajouta Nynaeve. C’est un vrai sauf-conduit, et c’est tout ce qui doit t’intéresser. Je ne le montrerais pas partout, si j’étais toi, de peur que la Chaire d’Amyrlin le reprenne, mais avec ça, sortir de Tar Valon par terre ou par le fleuve sera un jeu d’enfant. Et en échange de ta liberté, tu as promis de porter cette lettre…

— Considérez qu’elle est déjà entre les mains de Morgase, dit Mat.

Il aurait volontiers relu le sauf-conduit, mais il se résigna à le poser provisoirement sur la missive d’Elayne.

— Vous n’auriez pas une pièce ou deux, en plus du document ? Une pièce d’argent ? D’or, peut-être… Je dois avoir assez pour le bateau, mais il paraît que la vie est très chère, quand on descend le fleuve.

Nynaeve parut surprise.

— Tu n’as pas d’argent ? Après avoir plumé Hurin tous les soirs, du moins tant que tu étais en état de jouer aux dés. Et pourquoi la vie augmenterait-elle en aval d’ici ?

— Primo, on jouait pour pas grand-chose, Hurin et moi, et après quelques défaites, il n’a même plus voulu parier de l’argent. Secundo, vous n’écoutez pas ce que racontent les gens, mes dames ? Il y a une guerre civile au Cairhien, et les choses ne vont guère mieux à Tear. Selon les rumeurs, une chambre d’auberge à Aringill coûte plus cher qu’un bon cheval à Deux-Rivières.

— Nous sommes trop occupées pour prêter attention aux racontars, éluda Nynaeve.

Puis elle échangea avec ses amies des regards inquiets qui ne manquèrent pas d’intriguer Mat.

— Aucune importance, dit-il, je me débrouillerai.

Dans les auberges, près des docks, on devait jouer gros. Une nuit à lancer les dés, et il aurait de quoi embarquer au matin, avec en prime une bourse bien pansue.

— Remets la lettre à la reine Morgase, Mat, dit Nynaeve. Et ne dis à personne que tu la détiens…

— J’ai dit que je le ferais, ça ne suffit pas ? Vous me prenez pour un parjure ?

Le foudroyant du regard, Nynaeve et Egwene rappelèrent au jeune homme qu’il n’avait pas toujours été très rigoureux sur ce plan-là, à Champ d’Emond.

— Par le Sang et… Je tiendrai parole !

Les trois femmes tinrent un moment compagnie à Mat. Egwene et Elayne prirent place sur le lit, Nynaeve annexa le fauteuil et le jeune homme resta sur son tabouret. La conversation tourna essentiellement sur Champ d’Emond. Du coup, Mat eut rapidement le mal du pays. Très mélancoliques, Egwene et Nynaeve parlaient comme si elles pensaient ne jamais revoir leur terre natale. Voyant leurs yeux s’embuer, Mat tenta de passer à autre chose, mais elles s’entêtèrent, évoquant des connaissances communes, des fêtes comme Bel Tine ou le Jour du Soleil, des bals organisés au moment des vendanges ou des pique-niques organisés à l’occasion de la tonte des moutons.