Elayne donna à Mat des informations sur Caemlyn, en particulier au sujet du palais royal et des personnes à contacter lorsqu’il y serait. De temps en temps, par réflexe, elle adoptait des postures qui incitaient à l’imaginer avec une couronne sur la tête.
Au bout du compte, lorsque les trois femmes se levèrent pour partir, leur hôte regretta que le temps ait passé si vite.
Se sentant soudain très mal à l’aise, il se leva aussi et s’éclaircit la voix.
— En fait, c’est vous qui me faites une faveur… (Il désigna le sauf-conduit.) Et même une grosse faveur ! Je sais que vous serez bientôt des Aes Sedai, toutes les trois, et que toi, Elayne, tu monteras un jour sur le trône d’Andor. Mais quoi qu’il arrive, si vous avez besoin d’aide, appelez-moi et je viendrai. Vous pouvez compter sur moi.
» Hum ? J’ai dit quelque chose de drôle ?
Elayne dissimulait son sourire derrière sa main et Egwene ne se donnait même pas cette peine.
— Non, Mat, dit gentiment Nynaeve. (Mais elle aussi avait du mal à se retenir d’éclater de rire.) Tu as simplement confirmé une de mes observations sur les hommes…
— Mais pour comprendre, il faut être une femme, crut bon d’expliquer Elayne.
— Fais bon voyage, mon ami, dit Egwene. Et n’oublie pas : si une femme a besoin d’un héros, elle le veut aujourd’hui, pas demain ou dans une semaine.
La jeune femme sortit en gloussant et ses deux compagnes lui emboîtèrent le pas.
Une fois la porte refermée sur elles, Mat songea qu’une de ses observations venait également d’être confirmée : les femmes étaient décidément bizarres, et ça devait bien faire cent fois qu’il en avait la démonstration.
Ses yeux se posant sur la table, il étudia le mystérieux mais inestimable document signé par la Chaire d’Amyrlin. Du baume à son cœur, comme une bonne flambée en hiver. D’allégresse, le jeune homme fit quelques cabrioles sur son tapis à fleurs.
Voir Caemlyn et rencontrer une reine. Un beau programme, non ?
Sans que tu le saches, ta propre main me libère de ton joug, Chaire d’Amyrlin. Et de celui de Selene, par la même occasion.
— Vous ne m’aurez jamais ! Vous m’entendez, toutes les deux ? Vous ne prendrez jamais Mat Cauthon dans vos filets !
29
Une chausse-trappe
Dans un coin de la cuisine, le chien tournebroche se reposait, roulé en boule. Le foudroyant du regard, Nynaeve essuya d’un revers de la main la sueur qui ruisselait sur son front, puis elle se concentra de nouveau sur le travail que le fichu cabot aurait dû faire à sa place.
Je n’aurais pas dû clamer haut et fort que je préférais tourner dans la roue en osier plutôt que de me charger de cette fichue poignée ! Maudites Aes Sedai ! Que la Lumière les brûle toutes !
Pour user d’un tel langage, il fallait que l’ancienne Sage-Dame soit très perturbée – et encore plus pour le faire sans même s’en apercevoir. Mais le feu qui crépitait dans la grande cheminée en pierre ne lui aurait pas paru plus chaud, semblait-il, si elle avait carrément sauté dedans. Ça l’énervait déjà beaucoup, et il fallait en plus que le chien tacheté la regarde comme s’il se fichait d’elle…
Avec une longue louche en bois, Elayne s’échinait à écoper le surplus de jus qui dégoulinait sur la lèchefrite. Utilisant un ustensile similaire, Egwene se chargeait d’arroser la viande.
Autour des trois amies, la routine de la cuisine suivait son cours imperturbable. Habituées à voir des Acceptées à la corvée, les novices ne leur accordaient même plus un regard. De toute façon, elles n’en avaient pas le temps, parce que les cuisinières leur imposaient un train d’enfer. Selon les Aes Sedai, le travail forgeait le caractère, et en cuisine, on faisait en sorte de forger des caractères en acier. Les trois Acceptées payaient pour le savoir, et elles s’en seraient bien passées.
Laras, la Maîtresse des Cuisines – en réalité, la cuisinière en chef, mais le titre lui allait si bien qu’il s’était imposé au fil du temps – approcha pour vérifier la cuisson des rôtis. Et l’état des trois pauvres femmes qui se tuaient à les préparer. Plus qu’enveloppée et dotée au minimum d’un triple menton, Laras arborait un tablier blanc immaculé assez grand pour qu’on y taille trois robes de novice. Brandissant sa propre louche à long manche comme un sceptre, elle ne s’en servait jamais pour remuer la nourriture. C’était en réalité un bâton de maréchal, quand elle donnait des ordres, et une redoutable massue lorsqu’il lui prenait l’envie de taquiner les côtes des filles qui, à son goût, ne se forgeaient pas assez rapidement le caractère.
Lorgnant attentivement les rôtis, elle émit un grognement désobligeant puis foudroya du regard les trois Acceptées.
Nynaeve soutint sans broncher cet examen critique et continua à faire tourner sa broche avec un dévouement qui aurait mérité d’être qualifié d’admirable. L’impressionnante Laras resta de marbre, comme d’habitude. Au début, Nynaeve avait tenté de lui sourire, sans obtenir plus de résultats qu’en faisant risette à une motte de beurre. Essayer d’engager la conversation, en interrompant son travail, avait été un véritable désastre.
Être en permanence rudoyée et maltraitée par des Aes Sedai n’était déjà pas une sinécure. Mais si elle voulait apprendre à exploiter son potentiel, l’ancienne Sage-Dame n’avait pas le choix, si humiliant que fût son quotidien.
En ce qui concernait son potentiel, elle était toujours très loin de l’enthousiasme, il convenait de le préciser. Même si elle admettait aujourd’hui que savoir canaliser le Pouvoir ne transformait pas nécessairement les Aes Sedai en Suppôts des Ténèbres, avoir elle-même cette aptitude n’allait pas sans lui poser des problèmes. Mais pour se venger de Moiraine, elle devait apprendre. Sans cet objectif ultime, punir l’Aes Sedai qui avait bouleversé l’existence paisible d’Egwene et des trois garçons – sans parler de la sienne –, Nynaeve aurait sûrement déjà renoncé à tout ça pour s’en retourner chez elle.
Cela dit, se faire traiter comme une gamine paresseuse et vaguement attardée par Laras ne lui apprenait rien. Pas plus que d’être obligée de lui faire des courbettes, alors qu’à Champ d’Emond, elle aurait besoin de trois phrases – et encore – pour remettre définitivement à sa place l’éléphantesque cuisinière. À force, elle commençait d’ailleurs à la détester presque autant que Moiraine…
Si j’essayais de ne pas la regarder ? Non ! Que la Lumière me brûle si je finis un jour par baisser les yeux devant cette grosse vache !
Laras grogna de nouveau – ou meugla ? – puis elle s’éloigna lentement, oscillant sur ses jambes comme un tas de saindoux ambulant.
Toujours occupée à récupérer le jus de cuisson, Elayne suivit du coin des yeux la progression mollassonne de la terrible cuisinière.
— Si cette femme me frappe encore une fois, je la ferai arrêter par Gareth Bryne, et…
— Du calme…, souffla Egwene à son amie sans la regarder ni cesser d’arroser la viande. Tu sais qu’elle a des oreilles…
Laras se retourna comme si elle avait effectivement tout entendu. Le front plissé, elle ouvrit la bouche, mais n’eut pas le temps d’articuler un son, car la Chaire d’Amyrlin entra au pas de course dans la cuisine, les rayures de son étole se brouillant sous l’effet de la vitesse.
Pour une fois, Leane n’était pas dans le sillage de sa supérieure.
La voilà enfin ! pensa Nynaeve. Ce n’est pas trop tôt…