Выбрать главу

Mais la Chaire d’Amyrlin ne daigna pas lui accorder un regard. Sans dire un mot à quiconque, elle passa une main sur une table de travail si bien récurée qu’elle en brillait, puis regarda ses doigts comme s’ils étaient souillés de boue.

Laras se précipita, tout sourires, mais un regard glacial lui fit ravaler ses civilités avant même qu’elle ait commencé à les débiter.

Siuan Sanche passa en revue la cuisine. Tel un général, elle observa les femmes qui coupaient des galettes d’avoine, puis celles qui pelaient des légumes. Ensuite, elle soumit les chaudrons pleins de soupe à un examen attentif, passant après aux filles de cuisine qui les surveillaient. Sous son regard, les malheureuses scrutèrent les potages en cours de préparation comme si elles espéraient y lire leur avenir.

Soumises au même traitement, les servantes chargées d’apporter les plats au réfectoire se ruèrent vers la sortie avec la fougue d’un régiment de cavalerie lancé dans une charge héroïque. Une troupe de souris qui détalent à cause de l’irruption soudaine d’un chat dans ce qu’elles prenaient pour un havre de paix.

Les poings plaqués sur les hanches, la Chaire d’Amyrlin se campa à côté des broches et riva ses yeux implacables sur la grosse Laras. Sans un geste ni un mot, elle resta là, comme si elle avait voulu faire fondre du métal sous son impitoyable regard.

Du métal, ou du saindoux ? Quoi qu’il en soit, la grosse cuisinière déglutit péniblement, ses multiples mentons ondulant tandis qu’elle tirait nerveusement sur son tablier.

La Chaire d’Amyrlin ne broncha pas, à la fois énigmatique et vengeresse.

— Mère, si tu veux bien m’excuser…, bafouilla Laras.

Après un semblant de révérence, elle détala, se joignit aux deux femmes qui remuaient un chaudron de soupe et oublia son statut et sa dignité au point de tremper son « sceptre » dans le mélange bouillonnant afin de le remuer.

La tête toujours baissée, pour ne pas se trahir, Nynaeve eut un sourire en coin. Sans cesser de travailler, Egwene et Elayne jetaient en permanence des coups d’œil à la Chaire d’Amyrlin debout à moins de deux pas d’elles, espérant sans doute qu’elle daigne se retourner pour leur parler.

Mais Siuan Sanche choisit au contraire de balayer du regard la grande salle, comme si elle voulait mesurer les effets de son intervention.

— Si ces filles sont tellement faciles à terroriser, dit-elle, c’est sûrement parce qu’il y a ici du laisser-aller qui ne date pas d’hier !

Faciles à terroriser, ça on peut le dire ! pensa Nynaeve. Elles n’ont rien dans le ventre, oui ! La Chaire d’Amyrlin s’est contentée de les regarder…

En parlant de ça, Nynaeve s’avisa que la dirigeante la lorgnait par-dessus son épaule. Comme s’il y avait un rapport de cause à effet, l’ancienne Sage-Dame se mit à faire tourner plus vite sa broche. Bah ! il fallait bien qu’elle fasse mine d’être effrayée, pour ne pas trancher avec les autres…

La Chaire d’Amyrlin riva les yeux sur Elayne. Puis elle parla d’une voix assez forte pour faire trembler les casseroles et les poêles accrochées aux murs.

— Elayne de la maison Trakand, je ne tolère pas que certains mots sortent de la bouche d’une jeune femme. Si tu t’avises de les ajouter à ton vocabulaire, je m’assurerai qu’on te les fasse recracher.

Dans les cuisines, tout le monde sursauta.

Elayne parut déconcertée et Egwene ne dissimula pas son indignation.

Nynaeve secoua frénétiquement la tête.

Non, Egwene, ne dis rien ! Ne comprends-tu pas ce que veut faire la Chaire d’Amyrlin ?

Mais la jeune femme intervint, comme c’était à redouter.

— Mère, elle n’a pas…

Au moins, elle restait respectueuse.

— Silence ! rugit la Chaire d’Amyrlin. Laras, n’es-tu donc pas capable d’apprendre à deux gamines à ne pas parler à tort et à travers ? Puis-je attendre ça de toi, Maîtresse des Cuisines ?

Laras accourut, déplaçant sa graisse excédentaire à une vitesse que Nynaeve ne l’avait jamais vue approcher jusque-là. Prenant Egwene et Elayne par l’oreille, elle les traîna vers la sortie en marmonnant :

— Oui, mère, je vais m’en occuper… Tes désirs sont des ordres, mère…

Désormais assez près de Nynaeve pour la toucher, la Chaire d’Amyrlin continuait pourtant à inspecter les cuisines. Se retournant, un saladier à la main, une très jeune cuisinière croisa par hasard le regard de la dirigeante suprême des Aes Sedai. Criant de terreur, la malheureuse détala comme si elle avait eu le Ténébreux à ses trousses.

— Je n’avais pas l’intention d’impliquer Egwene dans cette histoire, souffla Siuan Sanche à Nynaeve.

Elle semblait marmonner entre ses dents, comme si elle ne s’adressait à personne en particulier. De fait, l’ancienne Sage-Dame dut tendre l’oreille pour comprendre ce qu’elle disait.

— Mais ça lui apprendra peut-être à tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler…

Continuant à actionner sa broche, Nynaeve fit elle aussi mine de murmurer dans sa barbe.

— Mère, je croyais que tu nous suivrais de plus près… Pour que nous puissions mieux t’informer…

— Si je venais vous voir tous les jours, ça éveillerait les soupçons.

La Chaire d’Amyrlin continuait à balayer les lieux du regard. Craignant d’éveiller son courroux, la plupart des femmes présentes évitaient de tourner la tête dans sa direction.

— Je prévoyais de vous faire convoquer dans mon bureau après le repas de midi. Comme je l’ai dit à Leane, avec l’intention, officiellement, de vous sermonner parce que vous n’avez pas encore choisi votre cursus. Mais il y a du neuf, et ça ne pouvait pas attendre. Sheriam a trouvé un autre Sans-Âme. Une autre, devrais-je dire. Plus morte qu’un poisson pourri et couchée sur le lit de notre Maîtresse des Novices, comme si elle faisait la sieste. Une découverte plutôt déplaisante…

Nynaeve sursauta et cessa un instant de faire tourner sa broche.

— Sheriam a eu l’occasion de voir les listes que Verin a remises à Egwene. Elaida aussi. Je n’accuse personne, mais les faits sont là. Et il paraît qu’Alanna s’est comportée bizarrement.

— Le soir où Egwene a passé l’ultime épreuve pour une Acceptée ? Alanna vient de l’Arafel, un pays où les gens ont une étrange conception de l’honneur et de la loyauté. Bref, il n’y a pas de quoi s’inquiéter… Mais je peux garder un œil sur elle… Et vous, du nouveau ?

— Un peu, oui…

Pourquoi ne pas garder aussi un œil sur Sheriam, mère ? Elle ne s’est peut-être pas contentée de découvrir la Sans-Âme. Et Elaida n’est peut-être pas blanc-bleu non plus… Alanna a donc vraiment fait ce qu’elle disait ?

— Mère, je n’ai pas compris pourquoi tu t’es fiée à Else Grinwell, mais ton message nous a été très utile.

En quelques phrases, Nynaeve résuma ce que ses amies et elle avaient trouvé dans la réserve – bien entendu, elle parla de son amie et elle, puisque la Fille-Héritière n’était pas censée être impliquée dans l’affaire. Elle exposa les conclusions auxquelles elles étaient arrivées. En revanche, elle ne mentionna pas le rêve d’Egwene, ni son séjour dans un autre monde, si Tel’aran’rhiod était vraiment ce que croyait la jeune femme. Elle omit également le ter’angreal que Verin avait remis à Egwene. N’étant pas en mesure de se fier à la Chaire d’Amyrlin, ni à aucune autre Aes Sedai, l’ancienne Sage-Dame préférait conserver quelques atouts dans sa manche.

Lorsqu’elle eut terminé, le silence de Siuan Sanche dura une éternité, comme si elle n’avait pas entendu le discours de son espionne. Alors que Nynaeve s’apprêtait à tout répéter, son interlocutrice murmura :