— Tu es un excellent juge des caractères, mon enfant. Quelle bonne Sage-Dame tu devais être, dans ton village ! Sais-tu que Laras est allée voir Sheriam afin de savoir jusqu’à quand tes amies et toi deviez être affectées aux tâches les plus dures et les plus répugnantes ? « Quels que soient mes ordres, a-t-elle dit, je refuse de participer à la destruction physique ou psychologique d’une femme. » Oui, vraiment, tu as un sacré coup d’œil, mon enfant !
Laras apparut sur le seuil de son propre fief, mais elle n’osa pas y entrer. Un sourire remplaçant son expression maussade, la Chaire d’Amyrlin alla la chercher.
— Laras, je suis très contente de mon inspection, dit-elle à haute voix, histoire que tout le monde entende. Tout est à sa place et chacun joue bien son rôle. Tu mérites des félicitations. Je ferai en sorte que « Maîtresse des Cuisines » devienne un titre officiel.
Laras parut d’abord mal à l’aise, puis elle écarquilla les yeux de surprise et finit par sourire d’aise tandis que la Chaire d’Amyrlin sortait dignement des cuisines.
Dès qu’elle regarda des employées, Laras se rembrunit, comme si elle refusait de tomber le masque qui lui était si utile.
Nynaeve recommença à faire tourner la broche. En même temps, elle tenta de sourire à la grosse femme.
Soupçonneuse, Laras se tapota la cuisse avec sa louche. Oubliant qu’elle s’en était servie pour remuer – un événement inédit –, elle macula de soupe son impeccable tablier blanc.
Je lui sourirais même si ça devait me coûter la vie, pensa Nynaeve, même si elle devait serrer les dents pour tenir le coup.
Egwene et Elayne revinrent sur ces entrefaites. Grimaçantes, toutes deux s’essuyaient frénétiquement la bouche avec leur manche.
— Le savon a un goût horrible…, murmura Elayne.
Un regard de Laras convainquit les deux jeunes femmes de retourner à leur corvée.
— Nynaeve, souffla Egwene, tremblant de colère, si tu me dis que la Chaire d’Amyrlin nous interdit de partir, je vais hurler à la mort. Et peut-être bien fuguer pour de bon…
— Nous partons après la corvée de plonge, dès que nous aurons fait nos bagages.
Nynaeve regretta de ne pas partager l’enthousiasme qui fit briller le regard de ses compagnes.
Lumière, fais que nous ne courions pas vers un piège qui se refermera à jamais sur nous. Oh ! Lumière, je t’en supplie, protège-nous !
30
Premier lancer
Après le départ des trois femmes, Mat passa la plus grande partie de la journée dans sa chambre. À part une très brève sortie, il consacra son temps à la réflexion… et à la nourriture. Après avoir dévoré tout ce que lui avaient apporté les servantes, il réclama du rabiot et elles lui donnèrent satisfaction avec le sourire. Ayant demandé du fromage, du pain et des fruits, le jeune homme cacha dans son armoire des pommes et des poires toutes ridées par l’hiver, plusieurs morceaux de fromage et quatre ou cinq boules de pain. Croyant qu’il avait tout dévoré, les domestiques remportèrent les plateaux vides sans se poser de questions.
À midi, il dut supporter la visite d’une Aes Sedai. La dénommée Anaiya lui plaqua une main sur le front, le faisant frissonner comme si la température avait chuté de vingt degrés. Mais c’était l’effet du Pouvoir de l’Unique, décida Mat, pas seulement le contact d’une de ces fichues sœurs.
Très ordinaire malgré ses joues lisses et sa sérénité d’Aes Sedai, cette femme le fit terriblement penser à sa mère.
— Tu parais en très bonne forme, dit-elle avec un gentil sourire. Plus affamé encore que prévu, m’a-t-on dit, mais sur la bonne voie. Tu dévorerais les garde-manger jusqu’à la dernière miette, si on te laissait faire. Mais ne t’inquiète pas, tu ne manqueras de rien, j’en fais mon affaire. Avant que tu sois parfaitement rétabli, nous ne te laisserons pas manquer un repas !
Mat eut recours au sourire qu’il utilisait avec sa mère, quand il avait absolument besoin qu’elle le croie.
— Je sais bien… Et je me remets pour de bon. Cet après-midi, j’ai envie de visiter la ville. Si vous n’y voyez pas d’objections, bien entendu. Et ce soir, je passerai volontiers un moment dans une auberge. Rien de mieux qu’une soirée de conversations banales pour remettre en place l’esprit d’un homme !
Mat eut l’impression que l’Aes Sedai dut se retenir pour ne pas sourire aux anges.
— Personne ne t’empêchera de faire ce qui te chante, Mat. Mais n’essaie pas de quitter la cité. Ça ennuierait les gardes, et tu n’y gagnerais rien, à part d’être reconduit ici sous bonne escorte.
— Il n’y a aucun risque… La Chaire d’Amyrlin m’a dit que je crèverais de faim en quelques jours, si je ne reste pas ici.
Anaiya acquiesça, l’air rusée, comme si elle ne croyait pas un mot de ce que lui racontait le jeune homme.
— Oui, oui, bien sûr…, dit-elle. (Alors qu’elle se tournait pour sortir, son regard tomba sur le bâton que Mat avait rapporté du terrain d’entraînement.) Tu n’as pas besoin de te défendre contre nous, mon garçon… Tu es autant en sécurité ici que n’importe où ailleurs. Et probablement davantage…
— Je sais bien, Aes Sedai, je sais bien…
Lorsque la sœur fut partie, Mat contempla un long moment la porte, se demandant s’il l’avait convaincue.
Alors que le soir tombait, il sortit de sa chambre pour ce qu’il espérait être la dernière fois.
Une fois dans la cour, il constata que le soleil couchant, à l’ouest, colorait de pourpre les nuages.
Après avoir mis sa cape et hissé sur son épaule le gros sac de cuir récupéré lors d’une de ses escapades, Mat s’était regardé dans le miroir. Avec son sac pansu à force d’être bourré de nourriture, il ne pouvait guère dissimuler qu’il partait en voyage. Du coup, il emballa ses vêtements de rechange dans sa couverture et décida que son bâton de combat pourrait à la rigueur passer pour un bâton de marche un peu plus grand que la normale. Les poches pleines de divers objets, ses principaux trésors – le sauf-conduit de la Chaire d’Amyrlin, la lettre d’Elayne et ses jeux de dés – rangés dans sa bourse, il s’en irait sans rien laisser derrière lui.
En sortant de la tour, il croisa plusieurs Aes Sedai. Certaines le remarquèrent, mais elles ne lui accordèrent pas beaucoup d’attention et ne daignèrent pas lui parler. Il aperçut également Anaiya, qui eut un sourire amusé et hocha la tête comme s’il était un sacré garnement. Haussant les épaules, il la gratifia d’un sourire plein d’humilité et elle n’insista pas, continuant son chemin.
Au portail de la tour, les gardes le laissèrent passer après lui avoir à peine jeté un coup d’œil.
Une fois qu’il eut traversé la cour et se fut engagé dans les rues de la cité, Mat lâcha la bonde à son soulagement. À dire vrai, il s’autorisa même un moment de triomphe.
Si tu ne peux pas dissimuler tes intentions, fais en sorte que tout le monde te prenne pour un crétin ! Comme ça, les gens pensent que tu vas t’étaler de tout ton long, et tu peux leur filer sous le nez. Les Aes Sedai attendront que les gardes me ramènent. Quand elles ne me verront pas, demain matin, elles lanceront des recherches. Assez mollement, au début, parce qu’elles penseront que je me cache en ville. Le temps qu’elles comprennent que ce n’est pas le cas, le lièvre Mat sera très loin des méchants chiens de chasse !
Le cœur léger comme il ne l’avait plus eu depuis des années – du moins, c’était son impression –, Mat commença à fredonner Nous avons de nouveau passé la frontière, une chanson de circonstance tandis qu’il se dirigeait vers le port. Il y embarquerait sur un bateau en partance pour Tear, mais il n’irait pas jusque-là, bien entendu, profitant de l’escale à Aringill pour débarquer et prendre ensuite la route de Caemlyn.