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Je remettrai cette maudite lettre à sa destinataire ! Bon sang ! Matrim Cauthon n’a qu’une parole – en tout cas dans les cas graves – et je préférerais crever plutôt que de ne pas tenir celle-là !

Alors que le crépuscule tombait sur Tar Valon, il restait assez de lumière pour mettre en valeur les extraordinaires bâtiments – en particulier ces fabuleuses tours reliées par des passerelles placées à plusieurs centaines de pieds de haut. Dans les rues encore bondées de gens, Mat vit assez de tenues vestimentaires différentes pour se demander si toutes les nationalités du monde n’étaient pas représentées.

Dans toutes les avenues, des binômes d’employés municipaux, travaillant avec une grande échelle, se hâtaient d’allumer les lampadaires. Mais dans le quartier qui intéressait Mat, la seule lumière disponible filtrait des fenêtres…

Si les Ogiers avaient construit les énormes bâtiments et les tours de Tar Valon, les secteurs plus récents étaient l’œuvre des hommes. Autour du Port sud, les architectes humains avaient tenté de s’inspirer – sinon de reproduire – l’extraordinaire travail des Ogiers. Du coup, les auberges où les marins venaient festoyer étaient aussi ornementées que des palais. Des statues dans des niches, des coupoles sur les toits, des corniches sculptées et des frises murales raffinées… Même les boutiques de matériel pour bateau et les maisons des marchands ressemblaient à des demeures princières. Des passerelles reliaient également les plus hauts édifices – au niveau du premier ou au maximum du troisième étage – mais elles étaient en bois plutôt qu’en pierre et décrivaient une arche délicate au-dessus de rues pavées et non dallées de marbre.

Ici, les rues obscures bourdonnaient encore plus de vie que les grandes artères de la cité. Les marchands descendus de leur navire, les clients venus acheter leur cargaison, les voyageurs qui descendaient ou remontaient le fleuve, les divers employés du port – toute une faune qui emplissait les tavernes et les salles communes des auberges, attirant dans son sillage des bancs de requins alléchés par l’odeur de l’argent. La musique des harpes, des dulcimers, des flûtes et des cithares montait de toutes parts, emplissant d’allégresse le cœur de Mat, convaincu d’avoir trouvé l’endroit qu’il lui fallait pour financer son voyage.

Dans la première auberge qu’il explora, trois parties de dés étaient en cours. Agenouillés près du mur du fond de l’établissement, les flambeurs surexcités braillaient à chaque lancer, qu’il fût réussi ou raté.

À l’origine, Mat prévoyait de jouer une heure ou deux, juste le temps de payer son passage. Mais il se mit à gagner comme jamais dans sa vie. Aussi loin qu’il se souvînt, il n’avait jamais été perdant, et face à Hurin, ou dans d’autres parties au Shienar, il lui était arrivé d’aligner six, sept, voire huit lancers gagnants de suite. Mais là, chaque coup lui rapportait gros. Oui, absolument chaque coup !

Au regard que lui jetaient certains perdants, Mat se félicita de ne pas avoir sorti ses godets et ses dés. Au bout d’un moment, la suspicion de ses partenaires l’incita quand même à changer d’air. Non sans surprise, il s’avisa en comptant ses gains qu’il était plus riche d’une bonne trentaine de pièces d’argent. Une petite fortune… Ayant rasé assez équitablement tous ses adversaires, il n’eut aucune difficulté à les quitter. Bien au contraire, tous parurent soulagés de le voir partir. Quand on ponctionnait trop un ou deux sujets, il arrivait que le désir de se « refaire » les rende quelque peu collants.

Un marin à la peau noire et aux cheveux bouclés fit pourtant exception à la règle. Appartenant au Peuple de la Mer, selon plusieurs joueurs, ce matelot insistait pour prendre sa revanche. Il alla jusqu’à suivre Mat dans la rue comme son ombre, lui rebattant les oreilles avec sa volonté de « retenter sa chance ».

Alors que trente pièces d’argent lui suffisaient largement, Mat finit par se laisser convaincre. Après tout, il était resté à peine une demi-heure dans la première auberge.

En compagnie de son encombrant compagnon, le jeune homme de Champ d’Emond entra dans une taverne.

Et ce qui devait arriver… arriva.

Gagnant coup après coup, Mat céda à une sorte d’ivresse. Assez expérimenté pour savoir qu’il ne fallait énerver personne, il resta très peu de temps dans chaque établissement, mais fit le tour de toutes les auberges et toutes les tavernes du coin. Et sa chance ne se démentit jamais. À un moment, il échangea ses pièces d’argent contre des pièces d’or – trouver un « banquier » officieux n’était jamais difficile, dans le périmètre des cercles de jeu – et il continua à gagner alors que les enjeux étaient multipliés par dix. Il joua aux couronnes, au cinq et à la ruine de la servante, pratiquant les variantes à cinq, à quatre, à trois et même à deux dés. Se sentant invulnérable, il essaya des jeux qu’il ne connaissait pas et gagna avec la même constance.

Au milieu de la nuit, le marin noir – Raab, s’était-il présenté – partit se coucher, littéralement épuisé mais lesté d’une bourse pansue, parce qu’il avait décidé de ne plus jouer lui-même pour parier sur Mat.

L’esprit embrumé par l’ivresse de la victoire – un peu comme l’étaient ses souvenirs, mais pour une bonne cause, cette fois –, le jeune homme fit affaire avec un ou deux autres cambistes, puis il continua sa tournée triomphale.

Et gagna encore, bien entendu.

Sans trop savoir comment, des heures plus tard, Mat se retrouva dans une taverne où le brouillard de la fumée de pipe empêchait de voir à trois pas devant soi. L’Épice de Tremalking, s’il avait bien lu l’enseigne, était connue pour ses parties de couronnes. Et justement, Mat contemplait cinq dés qui affichaient chacun leur face gravée d’une couronne.

La plupart des clients, dans cet établissement, semblaient surtout intéressés par la boisson. Pourtant, le bruit des dés et les cris des joueurs – il y avait une autre partie en cours au fond de la salle – étaient presque couverts par la voix d’une jeune chanteuse accompagnée par la musique endiablée d’un dulcimer.

Je danserais avec la fille aux yeux marron

S’il le fallait et même avec celle aux yeux verts

Au fond qu’importent les couleurs quand l’air est bon

Mais ce sont tes yeux les plus beaux de l’univers.

J’embrasserais la fille aux cheveux noir d’ébène

S’il le fallait et même celle aux cheveux blonds

Au fond qu’importent les couleurs quand l’air est bon

Mais dans mes bras c’est toi qu’il faudrait que je tienne.

Selon la chanteuse, le morceau s’intitulait Ce que me disait mon galant. Mat le connaissait avec un autre titre : Danseras-tu avec moi, ma belle ? et des paroles différentes. Mais pour l’heure, il s’intéressait exclusivement à ses cinq dés.

— Encore le roi majeur ! s’écria un des joueurs.

C’était la cinquième fois de suite que Mat réussissait cette combinaison rarissime.

Il ramassa la mise qu’il venait de gagner. Une pièce d’or, rien de moins. Une pièce illianienne, moins lourde que celle qu’il avait engagée – de la monnaie andorienne – mais il n’en était plus à se soucier de ces détails.

Dans un état second, il récupéra les dés, les mit dans le godet et fit son sixième lancer.

Encore les cinq couronnes !

Par la Lumière ! c’est impossible ! Personne ne réussit six fois de suite un roi majeur. C’est de la folie !