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— La chance du Ténébreux…, marmonna un autre joueur.

Un type costaud, ses cheveux noués en queue-de-cheval par un bandeau noir. Le visage couturé de cicatrices, le nez plusieurs fois cassé, ce n’était pas le genre de gaillard à prendre à la légère.

Sans même se rendre compte qu’il bougeait, Mat se tourna, le saisit par le col, le souleva de terre et le plaqua contre le mur.

— Ne dis pas ça ! cria-t-il. Ne dis jamais ça devant moi !

Plus grand d’une bonne tête que son agresseur, le type parut ne pas comprendre ce qui lui arrivait.

— C’est une façon de parler…, dit un autre joueur. Par la Lumière ! juste une façon de parler…

Mat lâcha sa victime et recula d’un pas.

— Je… eh bien, je n’aime pas qu’on dise ce genre de choses à mon sujet. Je ne suis pas un Suppôt des Ténèbres !

Lumière, non ! pas la chance du Ténébreux ! Cette maudite dague m’aurait-elle souillé à jamais ?

— Mon gars, personne ne t’a jamais accusé de ça, dit le type au nez cassé.

Revenu de sa surprise, il semblait se demander s’il devait exploser de colère ou laisser tomber.

Mat n’attendit pas que l’homme se soit décidé. Il alla ramasser ses affaires, dans un coin de la salle, et s’en fut en laissant derrière lui les enjeux de son dernier pari. Parce qu’il avait peur du colosse ? Pas le moins du monde. L’incident déjà oublié, mises comprises, il aspirait à se retrouver dehors, au frais, où il espérait recouvrer un peu ses esprits.

S’appuyant à la façade de la taverne, non loin de la porte, il inspira à fond. À cette heure de la nuit, les rues du Port sud étaient pratiquement désertes. De la musique et des éclats de rire filtraient encore des portes et des fenêtres des tavernes, mais très peu de gens s’aventuraient dehors.

Mat tint son bâton de combat bien droit devant lui, il le prit à deux mains, s’y accrocha, appuya la tête sur ses poings serrés et entreprit de réfléchir à ce qui venait de lui arriver.

Il était chanceux, ça ne faisait pas de doute. De tout temps, il pouvait se vanter d’avoir été un sacré veinard. Mais si sa mémoire ne le trahissait pas, c’était encore plus impressionnant depuis son départ de Champ d’Emond. Au village, il s’était tiré de pas mal de mauvais coups, mais tout de même, certaines farces qu’il croyait parfaitement montées avaient fini par mal tourner. Alors que sa mère semblait toujours avoir un coup d’avance sur lui, anticipant ses manigances, Nynaeve n’avait jamais gobé ses excuses, si sophistiquées soient-elles.

Mais l’augmentation considérable de sa chance ne remontait pas vraiment à ses adieux à Deux-Rivières. Tout avait commencé avec la dague de Shadar Logoth.

Oui, c’était évident…

À Champ d’Emond, il avait un jour joué aux dés avec un type filiforme au regard vif qui travaillait pour un négociant en tabac venu de Baerlon. Après qu’il se fut endetté d’une pièce d’argent et de quatre sous, son père lui avait flanqué une dérouillée mémorable à coups de ceinture…

— Mais je suis libéré de cette maudite dague, marmonna-t-il. En tout cas, ces Aes Sedai de malheur l’ont prétendu…

Soudain, Mat se demanda combien il avait gagné durant la nuit.

Fouillant dans les poches de sa veste, il les trouva remplies de pièces d’argent et d’or, toute cette quincaillerie brillant à la lumière qui sourdait toujours des fenêtres environnantes. En outre, il était désormais pourvu de deux bourses pleines à craquer. Quand il les eut ouvertes, il constata qu’il n’y avait dedans que de l’or. La troisième bourse, accrochée à sa ceinture, était également remplie, la lettre d’Elayne, le sauf-conduit de la Chaire d’Amyrlin et ses godets noyés sous une avalanche de pièces.

Dans chaque établissement, il avait gratifié de piécettes d’argent toutes les servantes qui avaient un joli sourire, de beaux yeux ou des chevilles agréables à regarder. Tout ça parce que la petite monnaie en argent ne méritait pas qu’il s’en encombre.

Ne méritait pas qu’on s’en encombre ? Bon sang ! qu’est-ce que je raconte ? Et pourtant, c’est peut-être bien exact… Par la Lumière ! je suis plein aux as ! Ce serait à cause des Aes Sedai ? Quelque chose qu’elles auraient fait en me guérissant, mais pas volontairement. Oui, c’est possible… Et je préfère ça à l’autre option. Les Aes Sedai m’ont rendu encore plus chanceux qu’avant !

Un grand type tout en muscle sortit soudain de la taverne, la porte se refermant trop tôt pour que Mat puisse profiter de la lumière afin de voir ses traits.

Mat se plaqua de nouveau contre le mur, rangea son trésor et serra plus fermement son bâton. D’où que lui vienne sa chance insolente, il n’avait aucune intention qu’elle bénéficie au bout du compte à un voleur.

L’inconnu se tourna vers lui, plissa les yeux et balbutia :

— Nu-nuit froide… Faudrait que je…

Complètement ivre, le type apparemment tout en muscle, une fois vu de plus près, était surtout un gros plein de soupe.

Tanguant comme un navire dans une tempête, il s’éloigna en parlant tout seul.

— Crétin…, marmonna Mat, se demandant s’il s’adressait au poivrot ou à lui-même. Il est temps de trouver un bateau pour ficher le camp d’ici.

Mat leva les yeux et tenta d’estimer combien de temps le séparait de l’aube. Deux ou trois heures, au maximum.

— Je ne dois pas traîner…

Alors que son estomac se rappelait à ses bons soins, il se souvint vaguement d’avoir mangé dans plusieurs auberges. Mais sous la torture, il n’aurait su dire quoi. Emporté dans la folie des dés, il avait perdu tout sens de la réalité.

Dans son sac de cuir, il ne restait plus rien.

— Si je ne fiche pas le camp très vite, une de ces maudites sœurs finira par me retrouver et me cueillir au vol sans y penser…

S’éloignant de l’auberge, Mat se mit en chemin vers les quais, où il ne lui resterait plus qu’à choisir un navire.

Au début, il pensa que le bruit, dans son dos, n’était que l’écho de ses propres pas. Puis il comprit qu’on le suivait.

Et là, ce sont des voleurs, ça ne fait pas de doute.

Soulevant son bâton, le jeune homme envisagea un moment de se retourner pour affronter les fâcheux. Mais il faisait nuit noire, et en tendant l’oreille, il ne parvint pas à déterminer combien de bandits le pistaient.

Tu t’en es bien sorti face à Gawyn et à Galad, c’est vrai… Mais de la à te prendre pour un héros de légende, il y a de la marge !

Mat s’engagea dans une ruelle latérale sinueuse où il tenta de marcher sur la pointe des pieds tout en avançant très vite, un exercice plutôt difficile. Ici, toutes les fenêtres étaient obscures, la plupart ayant même leurs volets fermés. Presque parvenu au bout de la venelle, le jeune homme capta un mouvement devant lui. Deux hommes postés dans une autre voie étroite sondaient celle où il progressait. D’autre part, des bruits de pas retentissaient derrière lui.

Mat se jeta à l’ombre d’un porche et s’y tapit. Pour le moment, il ne voyait rien de mieux à faire. Bâton fermement serré, il attendit…

Un homme apparut, arrivant à pas de loup de la direction d’où venait le jeune homme. Un autre le suivait, et tous les deux brandissaient un couteau.

Mat se prépara à l’action. S’ils ne se méfiaient pas avant de passer devant lui, il avait une chance de les prendre par surprise. Mais pourquoi son estomac se nouait-il ainsi ? Les couteaux étaient bien plus courts que les épées des deux princes qu’il avait promptement rossés. Certes, mais ces lames-ci étaient en bois, et ça changeait quand même la donne.

Un des types en approche se redressa soudain et cria :

— Vous l’avez vu avancer vers vous ?

— Je n’ai rien vu du tout, répondit un des guetteurs, son accent étant à couper au couteau. J’en ai assez de cette histoire ! D’étranges choses rôdent dans la nuit, ce soir…