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À moins de quatre pas de Mat, les deux hommes se regardèrent, rengainèrent leur couteau, firent demi-tour et s’en retournèrent d’où ils venaient.

Le jeune homme exhala un long soupir.

La chance ! Que la Lumière me brûle, ça ne joue pas un rôle qu’aux dés !

Cela dit, si Mat ne voyait plus les deux guetteurs, au bout de la ruelle, il se doutait qu’ils étaient toujours là. Et s’il rebroussait chemin, il risquait de tomber sur ceux qui avaient préféré abandonner la poursuite.

Le bâtiment sous le porche duquel il s’était réfugié n’avait qu’un étage et son toit paraissait raisonnablement plat. Comble de chance, une frise en relief, sur le flanc de l’édifice – des motifs floraux, comme souvent – fournirait des prises parfaites.

Mat leva son bâton, tendit les bras pour que l’extrémité repose sur la gouttière, puis poussa de toutes ses forces afin de propulser l’arme sur le toit. Dès que ce fut fait, il entreprit l’ascension, qui se révéla aussi aisée qu’il l’avait supposé. Dès qu’il eut récupéré le bâton, le jeune homme commença à traverser le toit, se fiant à sa chance pour ne pas trébucher et tomber.

Passant de maison en maison, il fut bientôt à trois étages au-dessus de la rue. À ce niveau, il dut négocier le toit en pente d’un immeuble bien plus grand que les précédents. Dans son dos, une brise taquine lui donna un moment l’impression qu’il était suivi.

Assez d’âneries ! Ces types doivent déjà être partis en quête d’un autre gagnant plein aux as à détrousser. Je leur souhaite toute la malchance possible !

Ses bottes glissant de plus en plus sur les tuiles, Mat songea qu’il serait peut-être judicieux de redescendre. Arrivé au bord du toit, il se pencha et étudia la situation. À quelque quarante pieds plus bas, une rue déserte lui tendait les bras. De la lumière et des échos de chansons montaient des trois tavernes et de l’auberge qui composaient l’essentiel des bâtiments. Mais sur sa droite, Mat repéra une passerelle de pierre qui reliait son immeuble à celui d’en face au niveau du plancher du dernier étage.

La passerelle inclinée semblait dangereusement étroite et disparaissait dans l’obscurité au beau milieu de la rue – une arche fort esthétique, mais si on tombait de son sommet, aucune chance de se relever entier. Sans réfléchir, Mat lança son bâton de l’autre côté puis il se laissa entraîner par la pente, comme il avait coutume de faire, enfant, quand il s’agissait de descendre d’un arbre plus haut qu’il l’aurait cru au premier abord. Ses bottes martelant la pierre, il se retint de justesse à la balustrade et arriva sain et sauf de l’autre côté.

— Les mauvaises habitudes finissent par payer, à la longue, pensa-t-il tout haut tandis qu’il ramassait son bâton.

La fenêtre protégée par un balcon devant laquelle il venait d’arriver était obscure et fermée par de solides volets. Les habitants, à coup sûr, risquaient de ne pas apprécier qu’un inconnu s’introduise chez eux en pleine nuit. Hélas, de ce côté, il n’y avait pas la moindre prise accessible à partir de la passerelle.

Donc, que se soit apprécié ou pas, il va falloir que j’entre…

Se détournant un instant du balcon, Mat s’aperçut soudain qu’il n’était plus seul sur la passerelle. Un homme approchait, dague au poing.

Mat intercepta au vol le poignet du type, évitant de justesse que la lame lui traverse la gorge. Mais il ne parvint pas à refermer assez ses doigts sur l’avant-bras de l’homme pour l’empêcher de se dégager. En tentant de se mettre en position de défense, il s’emmêla les jambes dans le bâton – une arme très encombrante dans les situations de ce genre – et bascula en arrière. Il atterrit sur la balustrade de la passerelle, entraînant son adversaire avec lui. En équilibre sur le creux du dos, un agresseur fou furieux tentant de l’égorger, il se demanda quelle mort serait la plus douce : un coup de dague ou une chute vertigineuse ?

Ses doigts glissaient toujours sur le poignet du tueur. Et bien entendu, son autre main était coincée entre le bâton et le corps de l’homme. Entre le moment où il avait aperçu le type et l’instant probable de sa mort, quelques secondes à peine se seraient écoulées. Une idée qui n’avait rien de particulièrement consolant.

— Il est temps de jeter les dés, l’ami ! lança Mat.

Le tueur ne trahit qu’une fraction de seconde de stupeur, mais le jeune homme n’en demandait pas plus. Se propulsant avec les jambes, il se retourna comme une crêpe et se jeta dans le vide avec son adversaire.

Un instant, Mat crut qu’il ne pesait pas plus lourd qu’une plume. Alors que le vent sifflait à ses oreilles, il entendit son compagnon de chute crier. Puis le choc avec le sol leur coupa le souffle à tous les deux et fit danser des étoiles devant les yeux du jeune homme.

Quand il eut récupéré, il s’avisa qu’il gisait sur son agresseur, dont le corps avait largement amorti sa chute.

— La chance, encore…

Mat se releva péniblement en pestant contre le bâton, qui lui avait imprimé une marque douloureuse sur les côtes.

En principe, le type à la dague devait être mort, car il semblait difficile de survivre à une chute de quarante pieds avec sur soi un poids équivalent au sien. De fait, l’homme était parti pour l’autre monde, mais avec sa propre dague enfoncée dans le cœur, par-dessus le marché. L’examinant, Mat s’étonna qu’un citoyen à l’air si ordinaire ait voulu le tuer. Dans une pièce pleine, c’était le genre de personnage qu’on ne remarquait jamais…

— Tu as joué de déveine, mon gars, dit Mat au cadavre.

Un peu court, comme éloge funèbre, mais il n’avait pas mieux en réserve.

Soudain, il prit conscience de tout ce qui venait de lui arriver. Les bandits dans la ruelle, son escapade sur les toits, le tueur et leur chute… Quand il leva les yeux vers la passerelle, le jeune homme fut pris de tremblements – le choc retardé, un phénomène bien connu.

Je dois être cinglé… Tout le monde est partant pour un peu d’aventure, mais là, même Rogosh à l’Œil d’Aigle demanderait grâce !

De plus, il traînait à côté d’un mort, laissant tout loisir à des importuns de débouler et d’ameuter la garde de Tar Valon. Le sauf-conduit pouvait le tirer de ce mauvais pas, mais seulement jusqu’à ce que la Chaire d’Amyrlin ait découvert le pot aux roses. Il pouvait se retrouver à la case départ, piégé dans la Tour Blanche sans le précieux document, avec cette fois l’interdiction d’en sortir.

En toute logique, il aurait dû foncer vers les quais et embarquer sur le premier rafiot venu – même s’il s’agissait d’une baignoire trouée remplie de poissons pourris. Mais ses genoux tremblaient, l’état de choc, toujours, et il ne tiendrait sûrement pas sur ses jambes jusqu’aux quais. En revanche, s’il pouvait s’asseoir quelques instants…

Les tavernes étant fermées, il se dirigea vers l’auberge. La salle commune de ces établissements était le meilleur endroit où un homme pouvait prendre un peu de repos sans trop s’inquiéter de ce qui se passait dans son dos.

À la lueur des fenêtres, Mat parvint à déchiffrer l’enseigne qui représentait une femme aux cheveux nattés brandissant ce qui semblait être un rameau d’olivier.

La Femme de Tanchico

Tout un programme !

31

La Femme de Tanchico

Bien que le quart des tables seulement fussent occupées à cette heure tardive, quelques servantes en tablier blanc passaient encore entre les clients dans la salle commune vivement éclairée. Dominant le murmure des conversations, les notes cristallines d’une harpe éveillèrent aussitôt l’attention de Mat.