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Comme si c’était moi qui l’encourageais à boire… Décidément, les femmes ! Mais ces deux-là ont de très jolis yeux.

— Rand affirmait que tu étais vivant, dit Mat quand Saal et Mada furent hors de portée d’oreille. Et Moiraine partageait son opinion. Mais j’avais cru comprendre que tu étais à Cairhien, avec l’intention de rallier Tear.

— Rand va bien ? (Le regard du trouvère s’adoucit.) Je n’en espérais pas tant… Moiraine l’accompagne toujours ? Une très jolie femme, je dois dire. Et une personne de qualité, s’il ne s’agissait pas d’une Aes Sedai. Quand on se frotte à ces bonnes femmes, pour sûr qu’on se brûle les doigts !

— Pourquoi pensais-tu que Rand aurait eu des malheurs ? Tu es informé d’un danger qui le menace ?

— Informé ? Mon garçon, je ne suis informé de rien. J’ai plus de soupçons qu’il n’est recommandé pour ma sécurité, mais je ne sais rien de précis.

Mat abandonna le sujet.

Inutile d’étayer ses soupçons… Ni de lui faire comprendre que j’en sais bien trop long moi-même…

L’aînée des servantes – Thom l’appela Mada – revint avec trois poulets à la peau brunie délicieusement croustillante. Avant de repartir, elle jeta un regard inquiet à Thom, puis foudroya de nouveau des yeux le pauvre Mat. Tandis que son jeune compagnon s’installait pour manger, Thom ne daigna pas accorder un regard aux volailles.

— Que fais-tu à Tar Valon, Thom ? C’est le dernier endroit où je m’attendais à te trouver. Quand on connaît ton opinion sur les Aes Sedai… Et à Cairhien, on raconte que tu te remplissais les poches.

— Cairhien…, marmonna le trouvère, les yeux toujours voilés. Quels ennuis on s’attire en tuant un homme, même s’il a largement mérité la mort !

Le trouvère fit un geste de la main, et une lame apparut comme par magie dans sa paume. Thom avait toute une collection de couteaux secrets. Et même quand il était imbibé comme une éponge, l’arme ne tremblait pas dans sa main.

— On tue un homme qui le mérite, et des innocents paient pour cet acte de justice. Il reste une question : Est-ce que ça valait la peine ? C’est une affaire d’équilibre, comme toujours. Entre le bien et le mal, la Lumière et les Ténèbres… Si cet équilibre n’existait pas, nous ne serions pas des êtres humains.

— Ouais, on peut voir ça comme ça…, maugréa Mat, la bouche pleine. Mais je ne veux pas parler de tueries…

Mon agresseur doit toujours être là où il est tombé ! Bon sang ! il faut que j’embarque le plus vite possible !

— J’ai demandé pourquoi tu étais à Tar Valon, Thom… Si tu as dû quitter Cairhien à cause d’un meurtre, je ne veux rien en savoir. Par le sang et les cendres ! si tu ne t’arraches pas un peu aux brumes de l’alcool, histoire que nous ayons une vraie conversation, je vais te planter là !

Avec un regard mauvais, Thom fit disparaître le couteau.

— Tar Valon ? J’y suis justement parce que c’est le pire endroit pour moi, à l’exception peut-être de Caemlyn. C’est ce que je mérite, mon garçon. Certaines sœurs rouges se souviennent encore de moi… L’autre jour, j’ai aperçu Elaida dans une rue. Si elle savait que je suis ici, elle me ferait écorcher vif. Après, elle passerait aux choses vraiment déplaisantes.

— Je ne t’ai jamais entendu t’apitoyer sur toi-même, dit Mat, vaguement dégoûté. Tu as l’intention de te détruire avec la vinasse ?

— Que sais-tu de la vie, gamin ? Vieillis, voyage, aime pour de bon une ou deux femmes, et nous en reparlerons. Si ton cerveau n’est pas trop ratatiné, tu apprendras, avec un peu de chance. Tu veux savoir pourquoi je suis à Tar Valon ? Et toi, que fiches-tu ici ? Je me souviens de t’avoir vu trembler de peur, quand tu as su qui était Moiraine. Et tu manquais t’oublier dans ton pantalon dès qu’on mentionnait le Pouvoir devant toi. Que fiches-tu dans ce nid d’Aes Sedai ?

— Je vais partir, Thom… C’est ça, mon occupation. Filer d’ici !

Mat fit la grimace. Le trouvère lui avait sauvé la vie – et peut-être plus que ça, puisqu’il y avait eu un Blafard dans le coup. C’était pour ça que sa jambe droite ne se pliait plus comme avant.

Sur un bateau, il ne trouvera jamais assez de vin pour se soûler autant…

— Thom, je vais à Caemlyn. Puisque tu sembles avoir envie de risquer ta peau, pourquoi ne pas venir avec moi ?

— Caemlyn ?

— Caemlyn, oui… Elaida y retournera tôt ou tard, ce qui te fera un souci de plus… Et si j’ai tout bien compris, dans le cas où Morgase t’attraperait, tu aurais toutes les raisons de regretter la mansuétude d’Elaida.

— Caemlyn… Oui, cette ville m’ira comme un gant… (Le trouvère avisa le plat vide, sur la table, et sursauta.) Qu’as-tu fait de ces poulets, mon garçon ? Tu les as cachés dans ta manche ?

— Il m’arrive d’avoir très faim, éluda Mat. (Il dut faire un effort pour ne pas se lécher les doigts.) Alors, tu m’accompagnes ?

— Oui, mon petit gars… (Thom se leva et sembla bien plus stable sur ses jambes qu’auparavant.) Tu vas m’attendre ici, sans manger la table, pendant que je vais chercher mes bagages et faire quelques adieux.

Il s’éloigna en boitillant, mais sans tanguer.

Mat but un peu de vin, mangea les miettes de poulet et se demanda s’il avait le temps d’en commander un ou deux autres. Mais Thom revint très vite, sa harpe et sa flûte, rangées dans leurs étuis, accrochées à son dos avec sa couverture enroulée.

Brandissant un bâton de marche aussi grand que lui, il revint avec les deux servantes, qui lui faisaient comme une escorte. Mat décida qu’elles étaient sœurs. Sinon, comment expliquer que deux paires d’yeux marron identiques regardent le trouvère avec la même expression ? Thom embrassa d’abord Saal, fit de même avec Mada, puis leur tapota la joue à toutes les deux avant de se diriger vers la porte en faisant signe à Mat de le suivre.

Quand le jeune homme eut récupéré ses affaires et son propre bâton, le trouvère n’était déjà plus en vue dans la salle commune.

Saal vint intercepter Mat devant la porte.

— Je ne sais pas ce que tu lui as dit, mais je te pardonne, pour le vin, parce que je ne l’ai pas vu si… vivant… depuis des semaines. Hélas, ça l’amène à nous quitter…

La jeune femme glissa quelque chose dans la paume de Mat. Une couronne d’argent de Tar Valon, constata-t-il en baissant les yeux.

— Pour ton intervention miraculeuse… En outre, on te nourrit mal, là où tu vis, mais tu as de très beaux yeux.

La jeune femme rit aux éclats devant la bouille stupéfaite de Mat.

Souriant malgré lui, le jeune homme sortit en faisant rouler la pièce d’argent entre ses doigts.

Comme ça, j’ai de jolies mirettes ?

Le petit rire de Mat s’étrangla dans sa gorge. Si Thom était bien dans la ruelle, il n’y avait plus trace du cadavre. Malgré la chiche lumière, il n’y avait pas moyen de s’y tromper. Les gardes municipaux n’auraient sûrement pas emporté un mort sans enquêter dans les tavernes et à l’auberge…

— Qu’est-ce que tu regardes, mon garçon ? Aucun Trolloc ne se cache dans les ombres.

— Je pensais plutôt à des bandits…

— Il n’y a ni voleurs ni tueurs à Tar Valon, voyons ! Quand les gardes capturent un des rares idiots qui s’entêtent quand même à sévir ici, ils le conduisent tout droit à la Tour Blanche. Je ne sais pas ce que lui font les Aes Sedai, mais le type repart le lendemain, les yeux écarquillés comme ceux d’une pucelle qui a vu un loup. Ici, le seul moyen de se faire voler, c’est d’acheter du cuivre poli au prix de l’or, ou de tomber sur un tricheur aux dés. Il n’y a pas de bandits à Tar Valon.