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Mat accéléra le pas et dépassa Thom, son bâton tenu à l’horizontale, comme s’il avait pu ramer pour aller plus vite.

— Nous embarquerons sur le premier bateau en partance. Tu m’entends, Thom ? Le premier !

— Hé ! gamin, attends-moi ! Pas si vite, bon sang ! Qu’est-ce qui te presse ? Des bateaux quittent le port jour et nuit. Ralentis, voyons ! Je te dis qu’il n’y a pas de bandits !

— Le fichu premier bateau que nous verrons, c’est compris ? Même s’il est en train de couler, nous monterons à bord !

Si ce n’étaient pas des bandits, les choses sont encore pires que je le croyais. Non, c’étaient bel et bien des voleurs. Quoi d’autre ?

32

Le premier bateau

Le Port sud en lui-même – un bassin construit par les Ogiers – était un grand cercle parfait entouré d’une haute muraille tout aussi scintillante que les murs d’enceinte de la ville. Un très long quai, pour l’essentiel couvert, en faisait le tour, courant dans un sens comme dans l’autre jusqu’à l’endroit où la muraille disparaissait pour laisser un accès au fleuve. Des navires de toutes les tailles étaient amarrés à ce dock circulaire. Malgré l’heure matinale, des dockers en débardeur, très souvent les pieds nus, pour ne pas glisser, s’activaient à décharger des balles, des caisses, des coffres et d’énormes barriques. Utilisant des poulies et des cordes pour le matériel le plus lourd, ils travaillaient aussi à dos d’homme sous la lumière des lampes accrochées à l’intérieur du toit circulaire de l’ouvrage. Alors que ces illuminations projetaient mille éclats dans les eaux encore noires, de petites embarcations traversaient le port à la lueur de leur lanterne de proue – une lumière un peu vacillante qui les faisait ressembler à des lucioles sur un écrin de velours noir.

« Petites embarcations » se comprenait uniquement en référence aux grands bateaux, bien entendu. Car certains de ces canots avaient jusqu’à six paires d’avirons.

Quand Mat tira son compagnon, soudain plutôt maussade, sous une des arches de pierre rouge qui donnaient accès au quai, l’équipage d’un trois-mâts, à moins de vingt pas de là, était en train de défaire les amarres accrochées aux énormes bittes noires comme la nuit. Plus grand que la plupart des autres navires présents – entre cent et cent vingt pieds de long de sa proue pointue à sa poupe carrée –, il était assez haut pour que son pont soit pratiquement au niveau du sol de l’embarcadère.

Mais qu’importaient les détails ! Il appareillait, et cela seul comptait.

Le premier bateau en partance !

Un homme aux cheveux gris remontait le quai en direction des deux compagnons. Les trois galons en corde tressée qui ornaient les poignets de sa veste sombre l’identifiaient comme le contremaître des quais. À voir ses épaules, Mat supposa qu’il avait tiré sur pas mal de longueurs de corde avant d’en arborer au bas des manches.

Jetant un coup d’œil à Mat, il s’immobilisa, la surprise s’affichant sur son visage parcheminé.

— Tes bagages trahissent ton intention, mon garçon, mais tu ferais tout aussi bien d’oublier ça. Les sœurs m’ont montré ta trombine sur un dessin. Tu ne monteras sur aucun bateau de ce port, c’est pigé ? Reprends cet escalier et file de mon quai, histoire de m’économiser la peine de te faire surveiller…

— Au nom de la Lumière ! que… ? commença Thom.

— Il y a du changement, annonça Mat d’un ton très ferme.

Le bateau tant désiré finissait de larguer les amarres. La voile triangulaire était encore ferlée, mais les marins immergeaient déjà les grandes rames qui serviraient à sortir du port.

Mat sortit le sauf-conduit de sa bourse et le brandit au nez du contremaître.

— Comme vous pouvez le voir, je suis en mission pour la Tour Blanche, sur ordre de la Chaire d’Amyrlin en personne. Et je dois embarquer sur ce navire, très précisément.

L’homme lut plusieurs fois le petit texte.

— Je n’ai jamais rien vu de tel de ma vie. La tour commence par t’interdire de partir, puis elle te donne… ça.

— Si ça te défrise, interroge la Chaire d’Amyrlin, lâcha Mat, nonchalant.

Il ponctua sa phrase d’un petit sourire sans équivoque : « Si tu es assez idiot pour t’y risquer… »

Au cas où, il enfonça encore le clou :

— Mais je suis un homme mort, et toi aussi, si je n’embarque pas sur ce bateau.

— Tu n’y arriveras pas ! s’écria le contremaître.

Mais il leva quand même la tête et cria, les mains en porte-voix :

— Ohé ! du bateau ! Ohé, la Mouette Grise ! Arrêtez-vous ! Arrêtez-vous !

Le timonier au torse nu tendit le cou, puis s’adressa à l’homme en redingote debout à côté de lui. Mais le grand capitaine ne détourna pas les yeux des rameurs qui s’échinaient sur le banc de nage.

— Souquez ferme ! lança-t-il.

— Je vais y arriver ! cria Mat. Thom, suis-moi !

J’ai dit le premier bateau, et ce sera le premier !

Sans même s’assurer que le trouvère lui emboîtait le pas, Mat courut le long du quai, évitant les marins, les dockers et les diables lestés de marchandises. L’abîme entre la poupe de la Mouette Grise et le quai s’élargissait à chaque battement de rames, mais le jeune homme en avait vu d’autres. Lançant d’abord son bâton à la manière d’un javelot, afin qu’il atterrisse sur le pont, il suivit le même chemin, volant presque plus qu’il sautait.

L’eau encore noire qui défila sous ses pieds semblait glacée, mais il ne s’en soucia pas, car il parvint à dépasser le bastingage, puis à effectuer sur le pont un impeccable roulé-boulé. Alors qu’il se relevait, il entendit derrière lui un juron ponctué d’un grognement.

Thom Merrilin s’accrocha tant bien que mal au bastingage, puis il l’enjamba et atterrit à son tour sur le pont.

— J’ai perdu mon bâton de marche, grommela-t-il, et il m’en faudra un nouveau. (Tout en se massant la jambe droite, il évalua la distance qu’il venait de franchir et frissonna.) Je me suis déjà baigné ce matin…

Accroché à sa barre comme s’il envisageait de l’utiliser pour repousser les assauts de ces deux fous furieux, le timonier ouvrait des yeux ronds comme des soucoupes.

Le grand type en redingote semblait tout aussi stupéfait. Ses yeux bleu clair exorbités, il tentait de parler, mais aucun son ne consentait à sortir de sa bouche. Sa barbe noire coupée en pointe frémissait d’indignation et il était plus empourpré qu’une tomate.

— Au nom de la Pierre ! brailla-t-il enfin. C’est quoi, ce numéro de cirque ? Sur ce navire, je n’ai pas la place d’embarquer un souricier, et je devrais accepter deux vagabonds qui sautent sur mon pont sans y être invités ? Sanor ! Vasa ! Jetez-moi ces déchets d’humanité à l’eau !

Deux colosses au torse et aux pieds nus abandonnèrent les cordages qu’ils étaient en train d’enrouler et se dirigèrent vers les passagers clandestins. Les rameurs continuèrent leur tâche, chacun faisant trois pas le long du pont, puis se redressant avant de repartir dans l’autre sens.

Mat brandit le sauf-conduit sous le nez du capitaine barbu. De l’autre main, il sortit une couronne d’or de sa bourse en s’assurant, même dans sa précipitation, de bien faire voir qu’il en avait beaucoup d’autres en réserve.

— Pour notre manière un peu cavalière d’embarquer, capitaine, dit-il en lançant la pièce au barbu. Sans préjuger du prix de deux passages… Nous sommes en mission pour la Tour Blanche. Ordre de la Chaire d’Amyrlin. Départ immédiat impératif ! Destination Aringill, au royaume d’Andor. C’est une urgence absolue. Tous ceux qui nous aideront recevront la bénédiction de la Tour Blanche. Ceux qui nous retarderont, en revanche, s’attireront son éternel courroux.