Certain que l’homme avait eu le temps de voir le sceau à la Flamme Blanche – et de comprendre le sens général du texte –, Mat replia le sauf-conduit et le rangea dans sa bourse. Alors que les deux colosses venaient se ranger à côté de leur capitaine, ne sachant trop que faire, Mat constata qu’ils avaient des bras au moins aussi gros que ceux de Perrin. Du coup, il regretta beaucoup de ne pas avoir son bâton, qui gisait toujours sur le pont. Conscient de ne pas être dans une situation très confortable, il tenta d’avoir l’air d’un type qu’il vaut mieux ne pas agacer, parce qu’il a la puissance de Tar Valon derrière lui.
Très loin derrière moi, j’espère…
Le capitaine regarda Mat, l’air dubitatif, puis il s’intéressa à Thom, reconnaissable à une lieue à la ronde dans sa cape de trouvère – et pas vraiment stable sur ses jambes. Le barbu fit néanmoins signe à ses deux gorilles de rester où ils étaient.
— Je n’ai pas l’intention de déplaire à la Tour Blanche… Pour des raisons professionnelles, je suis souvent amené à venir dans ce nid de… hum… Disons que je tiens à ne vexer personne. (Un sourire pincé étira très légèrement les lèvres du capitaine.) Mais je n’ai pas menti : mon bateau est plein. Les six cabines réservées aux passagers sont louées. Vous dormirez sur le pont et mangerez avec l’équipage. Et il vous en coûtera une couronne d’or chacun.
— C’est ridicule ! s’écria Thom. Je sais qu’il y a la guerre, en aval du fleuve, mais ça n’est pas une raison.
Les deux colosses sautillèrent comme s’ils avaient des fourmis dans les jambes.
— C’est le prix, un point c’est tout ! trancha le barbu. Je ne veux vexer personne, c’est vrai, mais je préférerais ne rien avoir affaire avec vos sales histoires. Se mêler de ces embrouilles-là, c’est comme accepter de l’argent pour se laisser enduire de goudron… Si vous ne payez pas, je vous ferai jeter par-dessus bord, et la Chaire d’Amyrlin en personne se chargera de vous sécher, si ça lui chante. Bien entendu, je garderai la couronne d’or que vous m’avez donnée en dédommagement… (Il glissa la pièce dans la poche de sa redingote.) Merci beaucoup de l’attention !
— Combien pour une cabine ? demanda Mat. Pour nous deux… Vous pouvez toujours regrouper les autres passagers.
Le jeune homme n’avait aucune envie de dormir à la belle étoile par un temps pareil. Mais ce n’était pas tout…
Si on ne le calme pas un peu, un type dans ce genre finit par vous piquer votre pantalon en prétendant vous faire une faveur…
— Et nous mangerons la même chose que vous, pas la tambouille de l’équipage. Du premier choix, et à volonté !
— Mat, intervint Thom, c’est moi qui suis censé être soûl… (Il se tourna vers le capitaine, faisant claquer sa cape au vent – enfin, la partie qui n’était pas collée à son dos par ses instruments et sa couverture.) Comme vous l’avez sans doute remarqué, capitaine, je suis un trouvère… (Même en plein air, sa voix prit une soudaine résonance.) Pour payer notre passage, je me ferai une joie de divertir vos passagers et votre équipage.
— Mes marins sont à bord pour travailler, trouvère, pas pour s’amuser… (Le capitaine caressa sa barbe pointue tout en examinant Mat de la tête aux pieds.) Ainsi, tu veux une cabine ? Et partager mes menus, rien que ça ? Eh bien, c’est d’accord ! Je vous laisse ma cabine et mes repas, mais pour cinq couronnes d’or par tête de pipe. Des pièces andoriennes, je précise !
Les plus lourdes, bien entendu… Content de son petit effet, le capitaine se plia de rire. À ses côtés, Sanor et Vasa se tenaient également les côtes.
— Pour dix couronnes, j’irai volontiers dormir avec mes passagers et me sustenter en compagnie des marins. Que la Lumière me brûle ! je jure que c’est vrai ! Tiens, j’en fais même le serment sur la Pierre. Pour dix couronnes d’or…
Le capitaine faillit s’étrangler, tant il trouvait ça drôle. Il riait encore aux larmes quand Mat sortit une de ses bourses. Mais il cessa net lorsque le jeune homme compta cinq couronnes dans sa paume.
Sanor et Vasa en restèrent bouche bée et leur chef n’eut pas l’air beaucoup plus malin.
— Des pièces andoriennes ?
Sans balance, c’était difficile à évaluer. Mais il ajouta sept couronnes de plus sur la pile. Dans le lot, deux venaient d’Andor et l’ensemble faisait sûrement le poids requis – en tout cas, le type devrait s’en contenter. Après une courte réflexion, Mat ajouta cependant deux pièces de Tear.
— Pour dédommager les passagers qui souffriront de notre arrangement…
Les pauvres ne risquaient pas de voir un sou, mais parfois, il pouvait être avantageux d’avoir l’air généreux.
— Vous aviez peut-être l’intention de partager le tout avec eux ? Non, bien sûr, où avais-je la tête ? Je tiens à ce qu’ils aient quelque chose, capitaine. Quant à vous, rien ne vous obligera à manger avec vos hommes. Si ça vous tente, je vous invite à partager nos repas dans le cadre douillet de votre cabine.
Les yeux ronds, Thom semblait aussi surpris que le capitaine et ses gorilles.
— Es-tu… ? Pardon, êtes-vous un jeune seigneur qui voyagez sous un déguisement ?
— Non, en aucune façon ! répondit Mat avec un éclat de rire.
Il avait des raisons de se réjouir. La Mouette Grise était bien engagée dans le port encore obscur. Alors que le quai n’était plus qu’une lointaine ligne lumineuse, les rames propulsaient le navire vers la sortie du port. En prévision, les marins avaient déjà commencé à déployer les voiles. Et avec tant d’argent à bord, le capitaine ne semblait plus avoir envie de jeter quiconque par-dessus bord.
— Si ça ne vous dérange pas, capitaine, pouvons-nous voir notre cabine ? Enfin, la vôtre… Il est très tard, ou très tôt, selon le point de vue qu’on adopte, et un peu de sommeil ne me ferait pas de mal. Après un bon repas, cependant…
Alors que le bateau fendait les flots noirs, le capitaine guida ses « invités » jusqu’à une échelle, la descendit avant eux, puis s’engagea dans une étroite coursive où s’alignaient des portes. Pendant qu’il récupérait ses affaires personnelles, Mat et Thom firent le tour (symbolique) du propriétaire. Faisant toute la largeur de la poupe, le fief du barbu était équipé d’un ameublement encastré – à part deux fauteuils et quelques coffres de rangement.
En faisant la conversation à son hôte, Mat apprit pas mal de choses. Tout d’abord, aucun passager ne serait dérangé. Trop respectueux de sa clientèle – ou plus probablement, de l’argent qu’elle lui versait –, le capitaine ne voulait pas courir le risque de lui déplaire. Il allait annexer la cabine de son officier en second, qui s’approprierait pour sa part le lit du quartier-maître. Par une sorte d’effet domino, chaque gradé et chaque sous-officier perdrait un peu de son confort, le dernier de la liste étant condamné à dormir sur le pont avec les hommes.
Mat se demanda à quoi pourraient bien lui servir ces informations. Il écouta quand même poliment le capitaine. Savoir avec qui on allait voyager était en effet de la première importance. Sinon, on pouvait finir tout nu sous la pluie – ou au milieu d’une rivière – et devoir rentrer à la maison par ses propres moyens.
Originaire de Tear, le capitaine se nommait Huan Mallia. Tous les détails de la transaction étant réglés, il se montra d’une étonnante volubilité.
S’il ne venait pas lui-même d’une maison noble, dit-il, il n’était pas un imbécile pour autant. Quand un garçon comme Mat était plein aux as, il pouvait s’agir d’un voleur, ce n’était pas douteux. Sauf qu’aucun voleur ne s’était jamais échappé de Tar Valon avec son butin. Alors même si Mat était effectivement vêtu comme un péquenot, Mallia préférait se fier à son aisance naturelle et à la confiance dont il faisait montre en toutes circonstances.