— Mais si vous dites que non, pourquoi affirmerais-je que oui, mon doux seigneur ?
Mallia tirailla sur la pointe de sa barbe tout en souriant comme un conspirateur d’opérette. N’étant pas stupide, il ne pouvait pas ne point s’étonner qu’un jeune fermier d’Andor soit porteur d’un sauf-conduit signé de la main de la Chaire d’Amyrlin. Si les motifs de sa visite restaient secrets, nul n’ignorait que la reine Morgase était récemment venue à Tar Valon. Aux yeux de Mallia, ça confirmait que quelque chose se tramait entre Caemlyn et la cité aux Murs Scintillants.
Pour le capitaine, Mat et Thom étaient des messagers – prioritairement de Morgase, à en juger par l’accent du jeune homme. Tout ce qu’il pourrait faire pour contribuer à la grande entreprise en cours, Huan Mallia était disposé à le faire. En restant assez discret pour ne pas donner le sentiment que l’appât du gain seul le motivait.
Mat échangea un regard interloqué avec Thom, occupé à glisser sous une table les étuis de ses instruments. La cabine était munie d’un hublot de chaque côté et deux lampes à huile assuraient une illumination suffisante.
— Vos suppositions n’ont ni queue ni tête, dit sèchement Mat.
— Bien entendu, bien entendu… (Le capitaine se redressa après avoir sorti d’un coffre des vêtements de rechange.) C’est évident… Si évident que je n’en dirai pas plus…
Sur des étagères également encastrées, Mat repéra ce qui semblait être des relevés topographiques du fleuve.
Même s’il faisait les choses en douce, le capitaine lançait des piques à ses passagers improvisés. Il essayait aussi de leur tirer les vers du nez – la vieille tactique des questions posées à jet continu – mais Mat s’en sortit avec quelques expressions sourcilleuses et une poignée d’onomatopées.
Thom fut encore moins bavard. Sans cesser de hocher dubitativement la tête, il rangea ses bagages dans son nouveau fief en écoutant jacasser le capitaine.
Même s’il rêvait de l’océan, Mallia n’avait jamais navigué que sur des cours d’eau. Quand il évoquait un autre pays que Tear, il ne cachait pas un profond mépris – à part lorsqu’il parlait d’Andor, et encore, c’était de justesse…
— Vous avez de bons chevaux, d’après ce qu’on dit. Pas le haut du panier, comme chez nous, mais plus que passables. Vous êtes réputés pour votre acier et pour votre métallurgie. Vos objets manufacturés sont d’excellente facture, même si leur prix m’a toujours paru prohibitif. D’autant plus que vous avez ces fameuses mines, dans les montagnes de la Brume. Et des gisements d’or. Chez moi, nous devons gagner notre or…
Mayene était l’objet de sa plus vive répulsion.
— Encore moins digne du nom de « royaume » que le Murandy ! Une grande ville et une couronne de terre… Ces gens sabotent les cours de notre délicieuse huile d’olive simplement parce que leurs bateaux savent repérer les bancs d’escolars. Un pays, ça, sûrement pas !
Mallia vouait également l’Illian aux gémonies.
— Un jour, nous raserons ce pays – chaque ville et chaque village ! Puis nous salerons sa terre, afin que rien n’y repousse jamais.
Quand il s’agissait de l’Illian, l’indignation du capitaine n’avait pas de bornes.
— Même leurs olives sont immondes ! Un jour, nous réduirons en esclavage tous ces porcs ! Voilà ce que nous promet le Haut Seigneur Samon !
Mat se demanda ce que Tear ferait d’une telle population de serfs, si ce plan était un jour mis en application. Les Illianiens devraient être nourris, et enchaînés, ils refuseraient sûrement de travailler. Tout ça n’avait aucun sens. Pourtant, les yeux de Mallia brillaient dès qu’il abordait ce sujet.
Selon lui, seuls des crétins pouvaient se laisser diriger par un roi ou une reine solitaire.
— Sauf la reine Morgase, prit-il la précaution d’ajouter. Une femme de bien, d’après ce qu’on raconte. Et très belle, qui plus est !
Mais quand même, s’incliner devant un seul chef…
Les Hauts Seigneurs dirigeaient Tear collégialement, chaque décision étant prise à l’unanimité, et il n’existait pas de meilleur système politique. Bien entendu, les Hauts Seigneurs savaient distinguer le bien du mal et la vérité du mensonge. Surtout le seigneur Samon. Quand on obéissait aux Hauts Seigneurs, il était impossible de se fourvoyer. En particulier quand on servait le seigneur Samon.
Bien au-dessus des rois, des reines et même des Illianiens, Mallia nourrissait une haine beaucoup plus féroce, mais qu’il semblait vouloir tenir secrète. Mais il était trop bavard pour y parvenir vraiment…
Quand on servait une grande reine comme Morgase, dit-il, on devait voyager beaucoup et voir énormément de pays. S’il rêvait de l’océan, c’était pour découvrir des contrées inconnues. Et pour localiser les bancs d’escolars, histoire de brûler la politesse commerciale au Peuple de la Mer et à ces vermines d’Illianiens.
Mais l’océan était loin de Tar Valon. Les deux voyageurs devaient bien comprendre ça, eux qui étaient amenés à sillonner le monde pour servir les intérêts d’une reine.
— Je n’ai jamais aimé faire escale à Tar Valon, avoua le capitaine. On ne sait pas qui risque d’utiliser le Pouvoir…
Mallia avait presque craché le dernier mot de sa phrase. Depuis qu’il avait entendu un discours du seigneur Samon, tout avait changé pour lui.
— Maintenant que je connais les plans des Aes Sedai, la simple vue de la Tour Blanche me noue les entrailles de terreur.
Selon Samon, les sorcières de Tar Valon avaient l’intention de diriger le monde. Pour cela, elles étaient prêtes à abattre toutes les nations et à poser le pied sur la gorge de tout homme qui leur résisterait. Désormais, Tear ne pouvait plus se contenter de tenir le Pouvoir à l’extérieur de ses frontières. Le jour de gloire du pays approchait, mais Tar Valon restait le premier obstacle à abattre pour favoriser son avènement.
— C’est inévitable… Tôt ou tard, il faudra traquer les Aes Sedai et les tuer jusqu’à la dernière. Le Haut Seigneur Samon affirme que les jeunes pourront être sauvées – les novices et les Acceptées – si on les conduit jusqu’à la Pierre de Tear. Mais les autres, il faudra les rayer de la surface du monde. Voici le message du seigneur Samon : la Tour Blanche est vouée à la destruction.
Un moment, Mallia s’immobilisa au milieu de sa cabine, les bras chargés de vêtements, de livres et de cartes enroulées. Ses cheveux touchant presque le plafond, il resta un long moment à contempler la future éradication de la Tour Blanche.
Puis il s’avisa qu’il venait d’en dire beaucoup trop et tenta de réparer sa bévue.
— C’est ce que dit le seigneur Samon… Et je me laisse peut-être emporter par sa fougue. Il parle si bien qu’on en oublie jusqu’à ses convictions les plus intimes. Mais si Caemlyn a pu signer un pacte avec Tar Valon, Tear devrait pouvoir faire de même… (Mallia tremblait, mais il ne semblait pas s’en apercevoir.) Voilà mon opinion, en tout cas.
— Oui, oui…, fit Mat, les sirènes de l’espièglerie lui chantant à l’oreille une douce mélopée. Mais moi, je crois que votre plan est excellent, capitaine ! Mais ne vous limitez pas à quelques Acceptées, surtout ! Faites venir une dizaine d’Aes Sedai. Voire une vingtaine. Vous imaginez comme la Pierre de Tear serait riante, si vingt Aes Sedai y habitaient.
Mallia frissonna comme s’il crevait de froid.
— J’enverrai un homme chercher mon coffre-fort, dit-il avant de sortir, la démarche raide.
— Je crois que je n’aurais pas dû dire ça…, fit Mat en regardant la porte se fermer sur l’étrange officier de marine.
— Je me demande ce que tu vas chercher là, lâcha Thom, acide. La prochaine fois, essaie de convaincre le seigneur général des Capes Blanches qu’il doit épouser la Chaire d’Amyrlin. (Le trouvère fronça ses sourcils blancs broussailleux.) Le Haut Seigneur Samon… Jamais entendu parler de ce type-là…