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Ce fut au tour de Mat d’attaquer.

— Thom, tu ne peux pas connaître tous les souverains et les nobles du monde. Un ou deux individus peuvent avoir échappé à ta sagacité.

— Je connais le nom de tous les rois et de toutes les reines, mon garçon, plus ceux des Hauts Seigneurs de Tear, tous autant qu’ils sont. Ils ont pu nommer un nouveau Seigneur du Royaume, mais j’aurais entendu parler de la mort du précédent… Si tu avais choisi d’expulser des clients innocents, plutôt que d’exproprier Mallia, nous aurions eu une couchette chacun. À présent, nous allons devoir partager celle du capitaine…

Mat grinça des dents. Si sa mémoire ne le trompait pas, Thom ronflait plus fort qu’un rabot qui s’attaque au nœud d’un chêne. Un détail qu’il avait négligé jusque-là…

Un des deux colosses – Sanor ou Vasa, Mat était incapable de le dire – vint chercher le coffre-fort du capitaine dissimulé sous le lit. Sans dire un mot, le marin s’acquitta d’une caricature de révérence et fila sans demander son reste – mais en coulant des regards noirs aux deux expropriateurs de son chef.

Mat se demanda si la chance qui avait veillé sur lui toute la nuit ne lui tournait pas le dos. Pour commencer, il allait devoir s’accommoder des ronflements de Thom. Mais il y avait plus grave. De toute évidence, la Mouette Grise n’était pas le meilleur bâtiment où débouler avec un sauf-conduit de la Chaire d’Amyrlin.

Curieux de vérifier, au sujet de la chance, Mat sortit un de ses godets, l’ouvrit et lança sur la table les cinq dés qu’il contenait.

Un quintuple « un » ! L’Œil du Ténébreux, comme on disait dans certains jeux. Dans quelques-uns, c’était une combinaison perdante – et dans d’autres, la plus forte de toutes les combinaisons gagnantes.

Oui, mais à quel jeu suis-je en train de jouer ?

Mat ramassa les dés, les remit dans le godet, les lança et obtint de nouveau un quintuple « un ». Un troisième lancer donna le même résultat.

— Si tu as utilisé ces dés pour raser tes adversaires, hier, pas étonnant que tu aies voulu sauter sur le premier bateau.

Occupé à se déshabiller, le trouvère en était à sa chemise. Mat remarqua que ses genoux étaient osseux et ses jambes maigres et pourtant musclées, la droite semblant un peu atrophiée.

— Mon garçon, une gamine de douze ans t’arracherait le cœur si tu essayais de l’arnaquer comme ça…

— Thom, ce ne sont pas les dés, mais la chance !

La veine des Aes Sedai ? Ou celle du Ténébreux ?

Il remit les dés dans le godet et le referma.

— J’imagine que tu ne me diras pas d’où tu tiens tout cet or…

— Je l’ai gagné la nuit dernière. Avec les dés des autres.

— C’est ça… Et tu ne vas pas m’expliquer non plus l’histoire du sauf-conduit – j’ai vu le sceau, alors, n’essaie pas de m’enfumer – et toutes ces conversations au sujet de la Tour Blanche. Tant que tu y es, ne me dis pas non plus pourquoi le contremaître du port avait ta description.

— Thom, je suis chargé d’apporter à Morgase une lettre d’Elayne… (Mat trouva son ton bien plus patient qu’il l’aurait cru, attendu qu’il bouillait intérieurement.) Nynaeve m’a remis le sauf-conduit. Je ne sais pas où elle l’a trouvé.

— Bon, puisque tu ne veux rien me dire, je vais dormir. Veux-tu bien souffler les lampes ?

Thom s’allongea et glissa un oreiller sous sa tête.

Une fois en tenue de nuit et dans le noir – et malgré le moelleux matelas de plume du capitaine –, Mat ne parvint pas à trouver le sommeil. Les ronflements de Thom étaient bien insupportables, comme s’il sciait du bois à contre-grain avec un outil rouillé.

De toute façon, le cerveau du jeune homme était en ébullition. Comment les trois femmes avaient-elles obtenu le sauf-conduit ? Pour ça, elles devaient être impliquées dans une des machinations de la Chaire d’Amyrlin.

Certes, mais elles devaient également lui cacher quelque chose, sinon, pourquoi faire tant de mystère au sujet de la lettre ?

— Mat, tu veux bien apporter un message à ma mère ? murmura le jeune homme, imitant le ton haut perché d’une fille. Espèce d’abruti que je suis ! La Chaire d’Amyrlin aurait envoyé un Champion, si elle avait été au courant ! Aveuglé par mon désir de quitter Tar Valon, je me suis fait rouler dans la farine.

Thom sembla barrir son assentiment.

Plus qu’à tout le reste, Mat songea à la chance et aux bandits.

Plongé dans ses pensées, il remarqua à peine le bruit sourd qui retentit contre la coque, à la poupe. Pareillement, il ne prêta aucune attention à des piétinements, sur le pont, et au bruit produit par des bottes. Le bateau était bruyant par nature, et il fallait bien que quelqu’un se charge de tenir la barre, même avant l’aube.

En revanche, des bruits de pas furtifs, dans la coursive, firent tendre l’oreille au jeune homme. Sans doute parce qu’il y avait un rapport direct avec les bandits…

Mat flanqua un coup de coude dans les côtes du trouvère.

— Réveille-toi, nous avons de la visite.

Se relevant, le jeune homme posa les pieds sur le plancher – pouvait-on parler de « plancher » sur un bateau ? – en s’efforçant de ne pas le faire grincer.

Thom grogna, se passa la langue sur les lèvres, puis recommença à ronfler.

Mat ne prit pas le temps de se préoccuper du trouvère. Les bruits de pas venaient de s’arrêter devant la porte. Saisissant son bâton, le jeune homme se mit en position défensive et attendit.

La porte s’ouvrit lentement pour laisser passer deux silhouettes en longue cape. Venant d’une échelle intérieure, une chiche lueur pénétrait dans la cabine – juste assez pour faire briller deux lames de couteau.

En découvrant Mat, les deux tueurs laissèrent échapper un petit cri. À l’évidence, ils ne s’attendaient pas à rencontrer une résistance. Sans leur laisser le temps de se ressaisir, Mat frappa le premier type au flanc, juste au niveau des côtes flottantes.

C’est un coup potentiellement mortel, mon fils, lui répétait souvent son père. Utilise-le exclusivement quand ta vie est en jeu.

En présence des deux couteaux, les conditions semblaient remplies. Manier un bâton dans l’espace exigu de la cabine n’étant pas aisé, le jeune homme n’avait guère le droit à l’erreur.

Alors que le premier agresseur se pliait en deux de douleur, cherchant en vain à reprendre son souffle, Mat avança et frappa par-dessus le dos du type. Il toucha à la gorge le second tueur, qui lâcha son arme, porta les mains à son cou et s’écroula sur son compagnon.

Les deux attaques avaient fait mouche. Et supprimé deux vies.

Deux victimes… Non, que la Lumière me brûle ! trois ! Je n’avais jamais fait de mal à un être humain, et voilà que je viens d’en supprimer trois en quelques heures…

Alors que le silence régnait dans la coursive déserte, Mat entendit un martèlement de bottes au-dessus de sa tête. Or, tous les marins travaillaient sans chaussures…

En essayant de ne pas trop réfléchir à ce qu’il faisait, Mat s’empara de la cape d’un des types et se drapa dedans pour dissimuler ses sous-vêtements trop clairs. Les pieds nus, il enjamba les morts, gagna l’échelle intérieure et la gravit très lentement.

À la lumière de la lune, la voile triangulaire luisait faiblement comme un suaire. L’aube se faisait toujours attendre et il n’y avait pas un bruit, à part le roulement régulier de l’eau sur les flancs du bateau. Seul le timonier, capuche de sa cape relevée contre le froid, était encore à son poste. Il sautillait pour se tenir chaud – l’explication du martèlement de bottes. Sauf que…