Le même jour, la colonne avait traversé trois villages épargnés par le malheur. Dans le quatrième, Samaha, tous les puits s’étaient asséchés la veille – dans la même minute – et les habitants murmuraient au sujet du Ténébreux.
Puis il y avait eu Tallan. Dans ce bourg, toutes les anciennes querelles étaient réapparues à la surface, la veille au matin, et il avait fallu trois meurtres pour que tout le monde revienne à de meilleurs sentiments.
Enfin, il fallait mentionner Fyall. Alors que les récoltes, cette année, s’annonçaient plus minables que jamais, le vaguemestre avait fait une fabuleuse découverte en creusant de nouvelles latrines derrière sa maison. Plusieurs sacs d’or, ni plus ni moins ! Du coup, personne ne crèverait de faim.
Pas un seul villageois n’avait reconnu les pièces qui portaient un visage de femme sur une face et un aigle sur l’autre. D’après Moiraine, cette monnaie avait été frappée à Manetheren.
Un soir, autour du feu de camp, Perrin se décida enfin à questionner l’Aes Sedai.
— Après Jarra, j’ai pensé que… Eh bien, ces gens étaient si heureux, avec leur cataracte de mariages. Même les Capes Blanches n’effrayaient personne, là-bas… Fyall ne m’a pas posé de problème non plus. Rand n’était pas responsable des mauvaises récoltes, bien entendu, et tout cet or aidera bien les villageois… Mais il y a les autres cas… Le village brûlé, les puits asséchés… Tout ça est maléfique, et Rand… Eh bien, il n’a jamais nui à personne. Je veux bien croire que la Trame se tisse autour de lui, mais pourquoi est-elle si destructrice ? Moiraine, ça n’a pas de sens, et pourtant, il faut que les choses aient une signification. Si je fabrique un outil sans usage, c’est un gaspillage de métal. La Trame ne gaspille rien, n’est-ce pas ?
Lan foudroya le jeune homme du regard, puis il s’enfonça dans la nuit pour aller patrouiller autour du camp. Déjà enveloppé dans sa couverture, Loial leva la tête et tendit ses longues oreilles pointues pour mieux entendre le dialogue.
Moiraine passa un long moment à se réchauffer les mains au-dessus du feu. Puis elle parla sans cesser de contempler les flammes.
— Perrin, le Créateur est bienveillant. Le Père des Mensonges, lui, est l’incarnation du mal. La Trame d’un Âge, son Lacis, n’est ni bonne ni mauvaise. La Trame est neutre, mon garçon. La Roue du Temps, elle, tisse toutes les vies dans cette Trame. Mais pour qu’il y ait un motif, il faut que tous les fils ne soient pas de la même couleur, tu es bien d’accord ? Pour la Trame des Âges, le bien et le mal sont des fils aux multiples couleurs…
Trois jours après cette conversation, alors qu’il chevauchait sous le soleil de la fin d’après-midi, Perrin avait la chair de poule en y repensant. Jusque-là, il avait toujours cru que la Trame était du côté du bien. Lorsque les hommes agissaient mal, s’était-il dit, ils se dressaient contre la Trame et la distordaient. À ses yeux, elle était le chef-d’œuvre d’un maître forgeron. Apprendre que cet artisan fondait des casseroles et de pires déchets encore en même temps que son meilleur acier était une révélation terrifiante. Un forgeron qui se fichait ainsi de tout n’était pas digne de ce nom.
— Moi, je ne m’en fiche pas…, murmura Perrin. Lumière ! je ne m’en fiche pas…
Moiraine se retourna et regarda le jeune homme, qui se tut aussitôt. De quoi ne se fichait pas l’Aes Sedai, Rand excepté ? Il aurait été parfaitement incapable de le dire…
Quelques minutes plus tard, Lan revint de sa mission d’exploration. Comme d’habitude, son étalon noir se plaça à côté de la jument blanche de Moiraine.
— Remen est de l’autre côté de cette colline, annonça-t-il. Apparemment, les deux derniers jours y ont été agités…
— Rand ? demanda Loial, les oreilles frémissantes.
Le Champion secoua la tête.
— Je n’en sais rien… Moiraine pourra peut-être le dire, quand nous y serons…
L’Aes Sedai interrogea le guerrier du regard, puis elle talonna sa monture.
Au sommet de la colline, les voyageurs découvrirent Remen, une cité bâtie au bord de la rivière. À cet endroit, la Manetherendrelle faisait plus de cinq cents pas de large, et il n’y avait pas l’ombre d’un pont. Des bacs faisaient sans cesse la navette entre les deux rives, et d’autres attendaient le long de quais de pierre où mouillaient également des vaisseaux de commerce à un ou deux mâts. Des entrepôts en pierre grise séparaient le port du cœur de la cité – un ensemble de bâtiments de pierre aux toits de tuiles multicolores sillonné par des rues qui partaient en étoile de la place centrale.
Moiraine releva sa capuche pour noyer son visage dans les ombres.
Comme d’habitude, Loial fit sensation, mais ici, les gens semblaient savoir que les Ogiers n’étaient pas une légende, et ils leur vouaient une sincère admiration. Très droit sur sa selle, Loial esquissa un sourire et ses oreilles se raidirent comme s’il voulait entendre les conversations des villageois.
Il n’aurait pas avoué sous la torture qu’il était comblé de satisfaction par cet accueil. Cela dit, il ressemblait à un chat qu’on caresse entre les oreilles.
Aux yeux de Perrin, Remen ressemblait à une bonne dizaine de villages précédemment traversés par la petite colonne. On y captait l’odeur de l’homme, celle que généraient ses diverses activités, et la senteur dominante restait bien entendu celle de la rivière. Qu’avait donc voulu dire Lan avec ses « jours agités » ?
Perrin capta soudain une odeur qui fit se hérisser tous les poils de sa nuque. La sensation fut très fugitive, mais cela suffit pour qu’il se souvienne. À Jarra, il avait humé la même senteur, qui s’était volatilisée tout aussi abruptement. Ce n’était pas celle d’un Contrefait ou d’un Jamais-Né – enfin, normalement, parce qu’on ne pouvait être sûr de rien.
Un Trolloc ! Mais pas un Contrefait, et surtout pas un Jamais-Né !
Mais il ne s’agissait pas non plus d’un Trolloc, ni d’un Blafard. Pourtant, la puanteur était tout aussi atroce. Mais la créature qui diffusait cette odeur ne laissait pas de piste, semblait-il.
Les cavaliers entrèrent sur la place principale. En plein milieu, on avait retiré une des grandes dalles de pierre afin de pouvoir planter dans le sol une potence à laquelle pendait une cage de fer, son fond culminant à environ dix pieds de haut. Un grand type vêtu de gris et de marron était assis dans la cage, les genoux ramenés sous le menton. Étant donné la place dont il disposait, le prisonnier n’avait pas le choix de la position.
Trois petits garçons s’amusaient à lui jeter des pierres. Impassible, l’homme ne tressaillait pas lorsqu’un des projectiles passait à travers les barreaux et le percutait. Apparemment, les gamins visaient bien, parce qu’il avait le visage en sang.
Des citadins allaient et venaient sans accorder une once d’attention aux trois sales gosses. Comme leur victime, ils les ignoraient. En revanche, tous regardaient la cage – la majorité avec une évidente satisfaction, et les autres sans dissimuler leur angoisse.
Moiraine eut un grognement qui aurait bien pu exprimer un profond dégoût.
— Il y a plus que ça…, dit Lan. Viens, j’ai déjà réservé des chambres à l’auberge. Je crois que ce qui reste à voir t’intéressera…
Avant de quitter la place, Perrin ne put s’empêcher de jeter un dernier coup d’œil au supplicié. Quelque chose en lui paraissait… familier… mais l’apprenti forgeron aurait été incapable de préciser quoi.
— Ils ne devraient pas faire ça…, marmonna Loial. Les enfants, je veux dire… En tout cas, il faudrait que les adultes les en empêchent.