— Oui, tu as raison…, acquiesça distraitement Perrin.
Pourquoi cet homme m’a-t-il semblé familier ?
L’enseigne de l’auberge où Lan avait retenu des chambres arborait un nom qui parut de bon augure à Perrin. La Forge de Wayland ! Bien entendu, si on exceptait le forgeron en tablier de cuir représenté sur la pancarte, l’endroit n’avait aucun rapport avec une forge. Bien au contraire, avec ses deux étages, son toit de tuiles rouges, ses grandes fenêtres et sa porte d’entrée sculptée, l’établissement semblait à la fois élégant et prospère.
Déjà enclins aux courbettes, les garçons d’écurie qui vinrent chercher les chevaux se plièrent carrément en deux après que Lan leur eut lancé une poignée de pièces.
Dans la salle commune, Perrin étudia un moment la clientèle. Selon lui, les hommes et les femmes occupés à boire et à converser étaient tous en habits de fête – sinon, comment expliquer qu’il n’ait jamais vu de sa vie une telle collection de vestes brodées, de robes ornées de dentelles, de rubans multicolores et de foulards à riches franges ?
Seuls quatre types assis à une table tranchaient avec ce foisonnement vestimentaire. Bizarrement, ils furent aussi les seuls à ne pas tourner la tête quand Perrin et ses compagnons entrèrent. Continuant leur conversation, ils ajoutèrent des arguments à ce qui semblait être un débat sur les mérites comparés des poivrons et des peaux de bêtes, vu sous l’angle d’une cargaison commerciale. Entendant une remarque sur l’inflation provoquée par les troubles au Saldaea, Perrin déduisit qu’il devait s’agir de capitaines de vaisseaux marchands.
Les autres clients étaient de toute évidence des gens du coin. Les serveuses elles-mêmes paradaient sur leur trente et un, leur élégant tablier blanc ne dissimulant pas la dentelle qui décorait le col et les manches de leur robe.
Aux cuisines, ça ne devait pas chômer, car Perrin capta de bonnes odeurs de mouton, d’agneau, de poulet et de bœuf rôti. On préparait aussi des légumes, mais ces choses-là l’intéressaient médiocrement. En revanche, des senteurs de pain d’épice lui firent oublier quelques instants son désir de viande.
L’aubergiste vint à la rencontre de ses nouveaux clients. Chauve et bedonnant, le gaillard avait lui aussi la courbette facile, et il passait son temps à se frotter les mains, comme s’il avait peur qu’elles soient sales. S’il ne s’était pas présenté, Perrin ne l’aurait jamais pris pour le patron, car il portait une veste de gala – en laine bleue, avec des broderies blanc et vert – au lieu du tablier immaculé de rigueur dans sa profession.
Pourquoi sont-ils tous habillés ainsi ? se demanda de nouveau Perrin.
— Ah ! maître Andra ! s’exclama l’aubergiste, s’adressant à Lan. En compagnie d’un Ogier, comme vous aviez dit… Je n’ai pas douté un instant de votre parole, bien sûr ! Avec ce qui se passe de nos jours, tout est possible ! Alors, un Ogier, pourquoi pas ? Ami ogier, vous avoir dans mon modeste établissement me fait un plaisir que vous n’imaginez pas. C’est un grand événement, et en quelque sorte, ce qu’on pourrait nommer la « cerise sur le gâteau ». Quant à vous, maîtresse…
L’aubergiste se tut et prit le temps d’évaluer la qualité de la robe bleue et de la cape en laine de Moiraine. Malgré la poussière du voyage, un œil exercé ne pouvait pas s’y tromper.
— Ma dame, bien sûr… Veuillez me pardonner, Votre Grâce… (Le gros type se fendit d’une révérence pachydermique.) Maître Andra ne m’avait pas clairement précisé votre statut, ma dame… Sauf le respect que je lui dois, bien entendu… Ma dame, vous êtes encore plus bienvenue chez moi que notre ami l’Ogier, et ce n’est pas peu dire. De grâce, surtout, ne vous offensez pas de mon langage un peu trop direct. Gainor Furlan n’est pas un homme de cour, c’est vrai, mais il est sans nul doute un homme de cœur !
— Je ne prends jamais ombrage d’une rafraîchissante franchise, maître Furlan, dit Moiraine, jouant son rôle à la perfection.
Se présenter sous un faux nom et un faux titre faisait partie des habitudes de l’Aes Sedai. Et ce n’était pas la première fois non plus que Perrin voyait Lan utiliser le pseudonyme « Andra ». La capuche de sa cape dissimulant ses traits sans âge, l’Aes Sedai tenait les pans du vêtement d’une main, comme si elle mourait de froid.
Mais pas de la main qui portait la bague au serpent, remarqua Perrin.
— Il s’est passé d’étranges choses chez toi, aubergiste, ai-je cru comprendre. Rien qui puisse troubler de paisibles voyageurs, j’espère ?
— Ma dame, « étranges » est bien le mot qu’il faut, oui… Votre lumineuse présence est largement suffisante pour combler d’honneur cette auberge – sans compter que vous amenez un Ogier avec vous – mais nous avons aussi des Quêteurs à Remen. Bien sûr, ils sont descendus chez moi… Ils cherchent le Cor de Valère, paraît-il. Et un peu d’aventure… Pour ça, ils ont été servis ! À Remen, ma dame, en tout cas à moins d’une demi-lieue en remontant la rivière, ils ont affronté des Aiels. Vous imaginez ? Des sauvages voilés de noir ici, en Altara ? N’est-ce pas impensable ?
Des Aiels… Soudain, Perrin sut ce qui lui avait paru familier chez le prisonnier en cage. Un jour, il avait vu un Aiel, un féroce guerrier venu d’une terre dévastée et hostile nommée justement le désert des Aiels. Plus grand que la norme, les yeux gris et les cheveux tirant sur le roux, cet Aiel ressemblait beaucoup à Rand, et il était vêtu exactement comme le prisonnier, dans des tons de gris et d’ocre qui se fondaient aisément sur fond de rochers ou de broussailles jaunies par le soleil.
Perrin crut entendre la voix de Min :
Un Aiel dans une cage ? Tu abordes un tournant essentiel de ta vie, ou tu es sur le point de vivre un événement important.
— Pourquoi y a-t-il… ? (Perrin se tut et se racla la gorge, histoire de ne pas donner l’impression d’être enroué.) Comment un Aiel a-t-il fini encagé sur votre place centrale ?
— Eh bien, jeune maître, c’est une histoire qui…
Furlan n’alla pas plus loin. Prenant le temps d’examiner Perrin, il nota qu’il portait une tenue très ordinaire, qu’il avait un arc long en bandoulière et qu’il avait glissé une hache de guerre à sa ceinture. Avisant enfin les yeux du jeune homme, l’aubergiste sursauta comme s’il ne les avait pas vus jusque-là. Une possibilité à ne pas exclure, avec le foin qu’il avait fait autour de Moiraine et de Loial.
— Ce serait votre serviteur, maître Andra ? demanda l’aubergiste, l’air vaguement dégoûté.
— Réponds à sa question, éluda Lan.
— Oui, bien volontiers… Mais je vois quelqu’un qui saura le faire bien mieux que moi. C’est le seigneur Orban en personne… Nous sommes réunis ici pour l’écouter.
Un jeune homme aux cheveux noirs, un bandage autour des tempes, descendait l’escalier, sur un côté de la salle commune, en s’aidant d’une paire de béquilles. La jambe gauche de son pantalon avait été fendue afin de laisser la place requise au pansement qui lui ceignait le mollet.
Voyant approcher l’éclopé en veste rouge, les citadins présents murmurèrent comme s’ils assistaient à l’avènement de quelque divinité. Les quatre capitaines, eux, continuèrent leur conversation comme si de rien n’était. Apparemment, ils se souciaient de nouveau de fourrures…
Malgré son affirmation – le seigneur Orban était le mieux placé pour tout raconter – Furlan ne put pas fermer longtemps son clapet :
— Les seigneurs Orban et Gann ont affronté vingt Aiels déchaînés. À leurs côtés, les pauvres avaient à peine dix domestiques. Ah ! la bataille fut épique, on peut le dire ! Du sang, des larmes et pour finir, six serviteurs raides morts. Tous les autres blessés, évidemment, et nos deux seigneurs dans le plus piteux état, après leur héroïque combat. Mais dans les rangs aiels, quel désastre ! Tous les guerriers tués, à part ceux qui se sont enfuis et le prisonnier qui croupit dans sa cage, sur la place principale. Celui-là en a fini de terroriser les braves gens avec ses manières de sauvage. Désormais, il est aussi inoffensif que les morts.