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— Vous aviez déjà eu des problèmes avec les Aiels, dans ce secteur ? demanda Moiraine.

Perrin venait de se poser la même question. Et il partageait l’inquiétude reconnaissable dans le ton de l’Aes Sedai. S’il arrivait que l’expression « Aiel voilé de noir » serve à qualifier un individu violent, c’était en référence aux souvenirs collectifs de la guerre qui remontait à vingt ans. Un rude conflit, certes, mais les guerriers voilés, depuis, n’étaient plus sortis de leur désert.

Cela dit, j’en avais déjà vu un de notre côté de la Colonne Vertébrale du Monde, et je viens d’en voir un deuxième.

L’aubergiste frotta énergiquement son crâne chauve.

— Ma dame, non, pas vraiment… Des problèmes, ce serait beaucoup dire… Mais avec vingt sauvages pareils en liberté, nous en aurions eu, ça ne fait pas de doute. Ici, tout le monde se rappelle les exactions qu’ils ont commises sur le chemin du Cairhien, il y a vingt ans à peine. Les hommes de cette ville sont venus participer à la bataille des Murs Scintillants, où le monde civilisé, enfin uni, a repoussé loin d’ici ces mécréants. Victime d’un lumbago, à l’époque, je n’ai pas pu participer à l’effort de guerre, mais je n’ai rien oublié. Alors, même si j’ignore ce que ces Aiels fichaient là, si loin de chez eux, j’affirme que les seigneurs Orban et Gann nous ont sauvés.

Les citadins en beaux atours murmurèrent leur assentiment.

Les yeux rivés sur l’aubergiste, Orban clopinait dans la salle commune. Bien longtemps avant son arrivée, Perrin capta une odeur de vinasse.

— Furlan, où est donc allée cette vieille femme qui se débrouille si bien avec les herbes ? demanda Orban à brûle-pourpoint. Les blessures de Gann le mettent à la torture et ma tête me fait mal comme si elle allait exploser.

Furlan s’inclina si bas que ses cheveux auraient balayé le sol, s’il en avait eu.

— Mère Leich reviendra demain matin, seigneur Orban. Une naissance, pour tout vous dire… Mais elle a recousu et bandé toutes vos plaies et celles de votre ami, donc il n’y a rien à craindre. Seigneur Orban, vous serez sa priorité dès l’aube, j’en suis sûr.

Le héros blessé marmonna quelques mots entre ses dents serrées. Des imprécations en principe inaudibles, mais pas pour Perrin ! Il en ressortait qu’il détestait passer après une fermière qui « mettait bas », surtout après avoir été recousu comme un « vulgaire morceau de bidoche ». Furieux, le glorieux vainqueur d’une horde d’Aiels aperçut enfin les quatre nouveaux venus. Se désintéressant au premier coup d’œil de Perrin – une réaction qui n’étonna pas le jeune homme –, il arrondit très légèrement les yeux en découvrant Loial, étudia attentivement Lan et parut nettement moins maussade quand il avisa Moiraine et se pencha pour mieux la voir, même s’il n’était pas assez près pour découvrir son visage.

Perrin tira trois conclusions de cette série d’événements. Primo, Orban avait déjà vu un Ogier en chair et en os, mais il ne s’attendait pas à en trouver un ici. Secundo, quand il croisait un guerrier, il savait le reconnaître, et découvrir Lan ne lui avait pas fait plaisir. Tertio, blessé ou non, ce gaillard adorait jeter un coup d’œil dans le décolleté des femmes.

Quand on était face à une Aes Sedai, il y avait plus judicieux comme réaction. Mais le seigneur ignorait à qui il avait affaire. Avec un peu de chance, son enthousiasme coquin ne lui vaudrait pas d’ennuis. Même si Lan l’avait remarqué et, bien entendu, trouvé inconvenant.

— À douze, vous avez combattu vingt Aiels ? demanda le Champion, pas commode du tout.

Orban se redressa, fit la grimace à cause de quelque douleur secrète et déclara, pontifiant au possible :

— Mon brave, c’est le pain quotidien d’un héros lancé à la recherche du Cor de Valère. Ce n’est pas la première mauvaise rencontre que nous faisons, Gann et moi, et ce ne sera sûrement pas la dernière… Mais si la Lumière veut bien éclairer notre chemin, nous trouverons le cor, j’en suis sûr…

À entendre ce faquin, il était impensable que la Lumière refuse de l’aider.

— Nous n’avons pas affronté que des Aiels, tu t’en doutes bien, mais il y a toujours des téméraires tentés de mettre des bâtons dans les roues des Quêteurs. Mais Gann et moi, nous sommes difficiles à arrêter, une fois lancés…

Les citadins manifestèrent de nouveau leur approbation. Flatté, Orban se tint un peu plus droit.

— Six morts contre un seul prisonnier, lâcha Lan, c’est un bilan mitigé, non ?

— Nous avons tué les autres Aiels, à part ceux qui se sont enfuis… À l’heure où nous parlons, les survivants doivent être en train de récupérer leurs morts. J’ai entendu dire que c’est une coutume, chez ces sauvages. Les Fils de la Lumière sont en quête des dépouilles, mais ils feront chou blanc.

— Il y a des Capes Blanches dans le coin ? demanda Perrin, le ton un peu trop haut perché à son goût.

Orban regarda le jeune homme, le renvoya à l’oubli qu’il méritait bien, selon lui, puis se tourna de nouveau vers Lan.

— Les Capes Blanches adorent se mêler de ce qui ne les regarde pas. Des crétins incompétents, tous autant qu’ils sont ! Ces idiots sillonnent la région depuis des jours, mais je les soupçonne d’être incapables de repérer leur ombre, les jours de grand soleil.

— C’est sans doute un exploit qui les dépasse…, concéda Lan.

Le seigneur blessé parut se demander si c’était du lard ou du cochon, mais il préféra s’en prendre plutôt à l’aubergiste.

— Allons, rustaud, tu vas me trouver cette vieille chouette d’herboriste, et plus vite que ça ! Ma tête me fait un mal de chien.

Avec un dernier regard plein de défi pour Lan, Orban s’éloigna en clopinant puis s’attaqua à l’escalier, négociant chaque marche après l’autre.

Éblouis par un Quêteur qui avait des Aiels sur son tableau de chasse, les clients et les clientes (elles surtout) n’économisèrent pas les murmures admiratifs.

— En tout cas, voici une ville plutôt animée, dit Loial, sa voix de stentor lui attirant tous les regards. Partout où je vais, les humains s’activent comme des fourmis et il leur arrive sans cesse de nouvelles choses. Comment supportez-vous cet état de surexcitation permanent ?

— Ami ogier, intervint Furlan, c’est dans la nature humaine, voilà tout ! Par exemple, vingt ans après, je regrette toujours de ne pas avoir pu rallier les Murs Scintillants. Mais ce n’est pas tout, et…

— Nos chambres, fit simplement Moiraine, sans hausser le ton mais avec assez d’autorité pour dégriser l’aubergiste. Andra en a réservé pour nous, non ?

— Ma dame, je manque à tous mes devoirs ! Oui, maître Andra a retenu des chambres, c’est une honte que je l’aie oublié. Mais c’est un effet connu du surmenage… Si vous voulez me suivre, gente dame…

Sans cesser de jacasser, Furlan gagna l’escalier et s’y engagea.

Arrivé à l’étage, Perrin marqua une pause et tendit l’oreille. Dans leur dos, on parlait de la « dame » et du « grand Ogier », et tous les regards étaient restés braqués sur eux pendant qu’ils gravissaient les marches.

Mais quelqu’un s’était exclusivement intéressé à Perrin. Il l’avait senti, sans pouvoir rien tirer d’utile de cette intuition.

Se penchant, il chercha à repérer son espion, et réussit pratiquement du premier coup. C’était une espionne, en fait, et pas difficile du tout à reconnaître. Pour commencer, elle se tenait à l’écart des autres clients. Ensuite, elle était dans l’assistance la seule femme dont la robe ne portait pas de dentelle – même pas un court ruban, juste pour dire… Sa tenue anthracite, aussi banale que les frusques des capitaines de marine, mais dans un autre registre, était exempte de toute décoration. La jupe était du type culotte, pour l’équitation, et des pointes de botte dépassaient de sous son ourlet. Assez jeune – l’âge de Perrin, environ –, la fille était plutôt grande pour son sexe, et de longs cheveux noirs cascadaient sur ses épaules. Avec son nez qui était passé à un souffle d’être trop gros et trop saillant, sa bouche large, ses pommettes hautes et ses yeux noirs inclinés, elle n’était pas vraiment jolie sans être laide pour autant.