J’aurais pu empêcher les gamins de lancer des pierres. J’aurais même dû le faire.
Bien entendu, les adultes lui auraient certainement dit de se mêler de ses affaires, parce qu’il était un étranger et que le sort du prisonnier ne le regardait pas. Mais en réalité, ça ne changeait rien.
Parce que j’aurais dû essayer, coûte que coûte !
N’ayant obtenu aucune réponse satisfaisante, Perrin reprit tout du début avec une patience inébranlable. Après avoir répété plusieurs fois l’opération, il dut se rendre à l’évidence : il regrettait sa lâcheté, et voilà tout !
À un moment de sa méditation, le jeune homme s’avisa que la nuit devait être tombée, puisqu’il se tenait au milieu d’une chambre obscure. Enfin, pas totalement, parce qu’un rayon de lune filtrait de l’unique fenêtre. Une lumière suffisante pour ses yeux, décida-t-il après avoir envisagé d’allumer la bougie posée sur le manteau de la cheminée.
Je dois faire quelque chose, n’est-ce pas ?
Perrin se leva, remit son ceinturon d’armes… et marqua une pause. Il avait fait ce geste machinalement, comme si porter cette hache était devenu chez lui une seconde nature. Une évolution qui ne lui plaisait pas. Il décida cependant de s’en accommoder, et sortit.
Avec la lumière qui sourdait de l’escalier, le couloir lui sembla vivement éclairé. Des échos de conversations et des éclats de rire montaient de la salle commune d’où dérivaient également des odeurs de cuisine.
Perrin remonta le corridor, s’arrêta devant la porte de Moiraine, frappa une seule fois et entra avant qu’on l’y ait invité.
Il se pétrifia, les joues en feu.
Très calme, l’Aes Sedai finit d’enfiler une très seyante robe bleue.
— Tu as besoin de quelque chose ? demanda-t-elle sèchement.
Elle tenait encore une brosse à dos d’argent et ses cheveux noirs brillaient intensément.
La chambre de l’Aes Sedai, remarqua le jeune homme, était bien plus luxueuse que la sienne. Des murs lambrissés, des lampes fixées à des supports d’argent, un bon feu dans la cheminée en briques… En plus de tout, une délicieuse senteur de savon parfumé à la rose planait dans l’air.
— Je croyais que Lan était là, réussit à dire Perrin. Vous êtes toujours en train de tenir des messes basses, et… Eh bien, j’ai cru que…
— Qu’est-ce qui t’amène, Perrin ?
— Est-ce l’œuvre de Rand ? Je sais que Lan l’a suivi jusqu’ici, et tout paraît si étrange… Les Quêteurs, l’Aiel prisonnier… Rand y est pour quelque chose ?
— Je ne crois pas… Mais j’en saurai plus quand Lan m’aura rapporté ce qu’il aura découvert cette nuit. Avec un peu de chance, le résultat de son enquête m’aidera à choisir.
— Choisir ?
— Rand peut avoir traversé la rivière pour continuer par voie de terre son chemin vers Tear. Ou il peut avoir pris un bateau pour l’Illian, avec l’idée de gagner le port de Tear ensuite. Par cet itinéraire, la distance est beaucoup plus longue, certes, mais le voyage nettement plus rapide.
— Moiraine, je ne crois pas que nous le rattraperons. J’ignore comment il s’y prend, mais même à pied, il garde de l’avance sur nous. Si Lan ne s’est pas trompé, il a déjà un avantage d’une demi-journée…
— Je me suis demandé s’il n’avait pas appris à Voyager, avoua l’Aes Sedai. Mais c’est idiot, parce que dans ce cas, il se serait directement propulsé à Tear. Non, en lui coule le sang de marcheurs infatigables et de coureurs imbattables. Mais pour en revenir à mon choix, un bateau ne serait pas une mauvaise idée. Si nous ne le rattrapons pas, j’arriverai à Tear très peu de temps après lui. Qui sait ? je l’y devancerai peut-être.
Perrin sauta nerveusement d’un pied sur l’autre. Il n’aimait pas la colère rentrée qui sous-tendait ces propos…
— Vous m’avez dit un jour que vous pouviez « sentir » un Suppôt, en tout cas s’il est très impliqué avec les Ténèbres. Lan en est capable aussi… Avez-vous capté une présence de ce genre ici ?
Moiraine eut un rire amer, puis elle se détourna du miroir en pied au cadre et aux pieds d’argent richement ouvragé où elle se contemplait. Tenant le haut de sa robe fermé d’une main, de l’autre, elle se passa la brosse dans les cheveux.
— Très peu d’humains sont engagés à ce point sur la voie du mal, Perrin, même les pires Suppôts des Ténèbres. (La brosse s’immobilisa soudain.) Pourquoi cette question ?
— Dans la salle commune, une femme me regardait fixement. Elle ne s’intéressait ni à vous ni à Loial, contrairement à tous les autres…
La brosse se remit en mouvement et un sourire se dessina sur les lèvres de l’Aes Sedai.
— Tu oublies trop souvent que tu es un fort beau jeune homme, Perrin… Certaines filles sont en admiration devant une paire d’épaules comme les tiennes.
L’apprenti forgeron s’agita nerveusement, trahissant son embarras.
— Tu voulais autre chose, mon garçon ?
— Eh bien, non…
Au sujet des visions de Min, l’Aes Sedai ne pouvait pas aider Perrin – à part en lui disant qu’il ne fallait pas les prendre à la légère, ce qu’il savait déjà. D’autant plus qu’il ne voulait pas décrire à Moiraine les nouvelles images qu’avait vues la jeune femme.
Lorsqu’il fut ressorti, la porte refermée dans son dos, il resta un long moment adossé au mur, dans le couloir…
Par la Lumière ! dire que je suis entré comme ça, et pour la voir…
Sans nul doute, Moiraine était une très jolie femme.
Oui, et probablement assez âgée pour être ma mère ! Au moins…
Certes, mais Mat aurait probablement proposé à Moiraine de descendre danser avec lui…
Non, même lui, il n’est pas assez fou pour essayer de séduire une Aes Sedai.
Pourtant, Moiraine ne détestait pas danser. Il avait gambillé avec elle, un soir. En s’emmêlant les pinceaux presque à chaque pas.
Arrête de penser à elle comme à une fille du village, tout ça parce que tu as vu… Nom de nom, c’est une Aes Sedai ! Et tu dois t’occuper de cet Aiel.
La salle commune était prise d’assaut. Toutes les chaises étant occupées, on avait apporté des tabourets et des bancs. Comme il ne restait pas une place là non plus, des dizaines de clients étaient adossés aux murs sur tout le périmètre de la pièce. Perrin ne repéra pas la femme aux cheveux noirs et personne ne lui accorda une once d’attention tandis qu’il se dirigeait vers la sortie.
Orban occupait une table à lui tout seul. Sa jambe blessée reposant sur une chaise – à ce pied-là, il portait une délicate pantoufle de velours –, il vidait avec une remarquable assiduité le gobelet d’argent qu’une servante s’acharnait à remplir avec un dévouement tout aussi louable.
— Bien sûr, Gann et moi, nous n’ignorions rien de la férocité des Aiels… Mais l’heure n’était pas à l’hésitation. Dégainant mon épée, j’ai talonné Lion…
Perrin sursauta avant de comprendre que le triste sire avait baptisé son cheval « Lion »…
Fat comme il est, il serait tout à fait capable de prétendre qu’il chevauche un fauve.
L’apprenti forgeron se sentit un peu coupable de cette pensée. Il n’aimait pas Orban, c’était peu de le dire, mais ça ne l’autorisait pas à le prendre pour un vantard si grotesque.
Mal à l’aise, Perrin sortit sans se retourner.
Devant l’auberge, la rue était noire de monde – des gens qui n’avaient pas pu trouver une place à l’intérieur, et qui tentaient de voir par les fenêtres ou d’entendre des échos de la geste héroïque d’Orban. Même s’il dut les bousculer un peu pour passer, ces curieux n’accordèrent pas davantage d’intérêt au jeune homme.