La ville entière devait s’être donné rendez-vous à l’auberge, car il n’y avait pas âme qui vive dans les autres rues. De temps en temps, une ombre furtive passait devant une fenêtre éclairée, mais c’était absolument tout. Pourtant, Perrin aurait juré qu’on l’épiait. Regardant autour de lui, il ne vit rien que des rues désertes. Autour de la place centrale, la plupart des fenêtres du rez-de-chaussée ne laissaient déjà plus filtrer de lumière.
La cage pendait toujours à la potence, trop haut pour que Perrin puisse l’atteindre. Apparemment réveillé, puisqu’il avait la tête droite, le prisonnier ne daigna pas baisser les yeux sur l’apprenti forgeron. Les pierres lancées par les gamins gisaient toujours sur le sol, autour de leur cible.
La cage restait en suspension grâce à un système de poulie très semblable à celui qu’on utilisait dans les installations de levage, sur les quais de tous les ports du monde. La longueur de corde supplémentaire, qui permettait de faire redescendre la charge, reposait au pied du poteau principal.
Perrin regarda de nouveau autour de lui, car il avait toujours le sentiment qu’on l’épiait. Encore une fois, il ne vit rien. Des senteurs de feux de chauffe et de cuisson planaient dans l’air, occultant presque l’odeur acide de la sueur du prisonnier. En revanche, Perrin ne capta aucune émanation de peur…
Il y a son poids, et celui de la cage…, pensa-t-il en approchant de la potence.
Il aurait été incapable de dire quand il s’était décidé à agir – en admettant qu’il y ait eu un moment précis – mais une certitude demeurait : il allait agir.
Passant une jambe autour du poteau, il dégagea la corde de ses buttées, histoire de donner un peu de mou à la cage. Voyant bouger la corde, il en déduisit que le prisonnier venait de se déplacer, mais il était trop tard pour s’arrêter et lui dire ce qu’il avait l’intention de faire. Une fois la corde totalement dégagée, il banda ses muscles afin que la cage descende lentement jusqu’au sol et s’y pose sans faire un boucan d’enfer qui aurait alerté la ville entière.
L’Aiel regardait à présent fixement Perrin, qui ne dit toujours rien. Quand le jeune homme eut examiné la cage, il ne put réprimer une grimace de dégoût. Lorsqu’on fabriquait quelque chose – même une horreur pareille – il fallait travailler soigneusement. Mais là… La façade de la cage n’était qu’une porte montée à la hâte sur des gonds branlants et un cadenas de qualité passable verrouillait une chaîne aussi mal façonnée que le reste de la structure. Trouvant sans trop de mal le maillon le plus faible, Perrin y introduisit la pique de sa hache et fit levier d’un coup sec. La lamentable pièce de ferronnerie s’ouvrit sans offrir la moindre résistance. Très content de lui, Perrin déroula la chaîne et ouvrit la porte.
Le prisonnier ne broncha pas.
— Alors ? Je t’ai libéré, mais je ne vais pas te porter !
Perrin regarda pour la énième fois autour de lui. Toujours rien en vue, mais l’impression d’être espionné persistait.
— Tu es fort, homme des terres mouillées, dit l’Aiel sans manifester l’intention de bouger. Il a fallu trois hommes pour me hisser là-haut. Et voilà que tu m’as ramené au sol. Pourquoi ?
— Je déteste voir des gens en cage…, marmonna Perrin.
Il brûlait d’envie de filer. La cage était ouverte, mais on l’épiait toujours. Hélas, ce fichu Aiel ne semblait pas décidé à en sortir.
Quand tu fais une chose, fais-la bien !
— Tu consentirais à sortir de là avant que des gens arrivent ?
Le prisonnier saisit les montants de la cage et se hissa dehors dans un mouvement fluide. Puis il resta campé devant Perrin, le dos encore voûté après une si longue station assise. Bien redressé, il devait mesurer une bonne tête de plus que son sauveur. Remarquant les yeux du jeune homme, il les sonda un moment, mais ne se permit aucune réflexion.
— Je suis là-dedans depuis hier, homme des terres mouillées, annonça le prisonnier.
Il parlait comme Lan. Leurs voix et leurs accents ne se ressemblaient pas, mais ils avaient en commun un calme inébranlable, comme si rien n’aurait pu entailler la roche dont ils étaient faits.
— Il va me falloir un moment avant de pouvoir marcher, c’est pour ça que je me retiens toujours à la cage. Je suis Gaul, du clan Imran des Aiels Shaarad. Je suis un Shae’en M’taal, un Chien de Pierre, dans ta langue. Mon eau est à toi, ami.
— Je suis Perrin Aybara, du territoire de Deux-Rivières. Forgeron de mon état…
Le prisonnier étant hors de la cage, Perrin aurait pu s’en aller sans remords. Mais si quelqu’un arrivait avant que les jambes de Gaul veuillent bien marcher, l’Aiel retournerait en cage ou il serait exécuté. Dans les deux cas, les efforts de Perrin n’auraient servi à rien.
— Si j’y avais pensé, j’aurais apporté une gourde… Pourquoi m’appelles-tu « homme des terres mouillées » ?
Gaul désigna la rivière. Même avec sa vue hors du commun, Perrin n’aurait pas pu le jurer, mais pour la première fois, il eut l’impression que l’Aiel était mal à l’aise.
— Il y a trois jours, j’ai vu une femme s’ébattre dans une étendue d’eau qui devait bien faire vingt pas de large. Elle a plongé dedans, puis… (Gaul fit un geste qui évoquait de très loin les mouvements d’un nageur.) Une femme courageuse, vraiment ! Traverser des rivières a bien failli me faire peur… Chez moi, on ne pense jamais qu’il pourrait y avoir « trop d’eau ». Chez vous, eh bien… on dirait qu’il y en a plus que dans le monde entier !
Perrin en resta ébahi. Bien entendu, il savait que le désert des Aiels contenait très peu d’eau – il ne fallait pas être grand clerc pour s’en douter – mais il n’aurait jamais pensé qu’un des fiers guerriers pouvait être impressionné par un simple étang.
— Tu es bien loin de chez toi, Gaul… Que fais-tu ici ?
— Nous cherchons Celui Qui Vient Avec L’Aube.
Perrin avait déjà entendu ce nom, et dans des circonstances qui ne lui laissaient aucun doute sur son sens.
Par la Lumière ! on en revient toujours à Rand. Je suis lié à lui comme un cheval rétif qu’on veut à tout prix ferrer.
— Tu cherches dans la mauvaise direction, Gaul… Je suis sur sa piste aussi, et il est en chemin pour Tear…
— Tear ? Pourquoi… ? Non, c’est logique. Les prophéties le disent : lorsque la Pierre de Tear tombera, nous devrons quitter la Tierce Terre.
Perrin reconnut le nom que les Aiels donnaient à leur désert.
— Nous serons transformés et nous recouvrerons ce qui fut à nous et que nous avons perdu.
— C’est possible… Gaul, je ne connais pas les prophéties de ton peuple. Es-tu prêt à partir ? On pourrait venir d’une minute à l’autre…
— Il est trop tard pour courir…, lâcha Gaul.
Au même moment, une voix cria :
— Le sauvage s’est libéré !
Une dizaine d’hommes en cape blanche déboulèrent sur la place, épée au clair, leur casque conique brillant sous les rayons de lune. Des Fils de la Lumière…
Comme s’il disposait de tout le temps du monde, Gaul saisit une sorte de foulard, sur son épaule, puis s’en enveloppa la tête. Il acheva de se préparer en mettant en place le voile noir qui ne laissait plus rien voir de son visage, à part ses yeux.
— Tu aimes danser, Perrin Aybara ? demanda-t-il.
Sur ces mots, il s’écarta de la cache et chargea les Capes Blanches. Un instant, la surprise paralysa les Fils de la Lumière. Un instant seulement, mais qui suffit au guerrier aiel. Pour commencer, il fit sauter d’un coup de pied l’épée que brandissait le premier Fils. Presque dans le même temps, ses doigts tendus frappèrent l’homme à la gorge, le tuant sur le coup. Gaul contourna sa première victime et brisa le bras de l’homme qui la suivait. Puis il poussa celui-ci dans les jambes d’un troisième serviteur de la Lumière, qui partit en vol plané.