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Sans perdre de temps, Gaul décocha un coup de pied au visage d’un quatrième type. En fait, dut admettre Perrin, c’était bien d’une danse qu’il s’agissait. Sans jamais s’arrêter ni même ralentir, Gaul virevoltait parmi ses adversaires, les faisant passer pour des balourds.

Perrin dut vite cesser de contempler les exploits de l’Aiel. Plusieurs Capes Blanches, délaissant le prisonnier, fondaient sur lui, et il allait devoir défendre sa peau. S’emparant de sa hache, il para d’extrême justesse un coup d’épée qui lui aurait probablement fendu la tête en deux.

Dans un même mouvement, le tranchant en demi-lune de la hache ouvrit proprement la gorge du Fils de la Lumière. Révulsé, Perrin aurait voulu crier son dégoût, mais il n’en eut pas le temps, car d’autres adversaires accouraient.

Mais comme il abominait la blessure qu’il venait d’infliger à un autre être humain ! Comme il haïssait ce tranchant d’acier qui fendait indistinctement le cuir, les casques, la peau et les os ! La violence lui donnait envie de vomir.

Pourtant, il n’avait aucune envie de mourir…

Le temps sembla à la fois se compacter et s’étirer indéfiniment. Comme si ses ennemis et lui se déplaçaient au ralenti dans un air devenu gélatineux, Perrin eut l’impression de se battre pendant des heures. Alors que des hommes tombaient autour de lui, il se sentit glacé jusqu’aux os malgré la sueur qui ruisselait de son front. Luttant pour sa vie, il se déchaîna jusqu’à ce que le calme revienne enfin – après combien de temps, il aurait été incapable de le dire…

Lorsqu’il s’immobilisa enfin, balayant du regard la place centrale où gisaient une bonne dizaine de cadavres, Perrin constata que la lune n’avait pas bougé dans le ciel. Tout s’était déroulé très vite…

Certains Fils de la Lumière gémissaient encore. D’autres se taisaient et n’émettraient plus jamais un son. Toujours voilé, sans une arme entre les mains, Gaul se tenait au milieu du champ de bataille. La plupart des victimes étaient à mettre à son crédit. Perrin les lui aurait bien attribuées toutes, mais cette forme de lâcheté lui fit soudain horreur. L’odeur du sang et de la mort montait à ses narines, et il devait assumer ses responsabilités.

— Tu danses plutôt bien la chorégraphie des lances, Perrin Aybara.

— Je me demande bien comment douze types sont venus à bout de vingt gaillards comme toi, l’ami…

— C’est ce que racontent ces hommes ? (Gaul éclata de rire.) Nous étions deux, Sarien et moi, probablement trop confiants après un long séjour dans vos terres si paisibles… Comme le vent soufflait dans la mauvaise direction, nous n’avons rien senti. Bref, nous sommes tombés dans l’embuscade comme des bleus… Sarien a payé notre erreur de sa vie, et j’ai fini dans une cage. À présent, homme des terres mouillées, il est temps de courir. Je n’oublierai pas : Tear. (Gaul abaissa enfin le voile noir.) Puisses-tu toujours trouver de l’eau et de l’ombre.

L’Aiel se détourna et s’enfonça dans la nuit.

Perrin se mit lui aussi à courir, puis il s’avisa qu’il tenait une hache ensanglantée. À la hâte, il essuya le tranchant sur la cape d’un mort.

Il ne sent plus rien, et ses vêtements sont déjà imbibés de sang !

Avant de reprendre sa course, le jeune homme prit le temps de glisser la hache dans la boucle de sa ceinture.

Soudain, il aperçut la femme, mince silhouette vêtue d’une étroite jupe noire. Alors qu’elle s’enfuyait, il vit que le vêtement était du type culotte pour lui permettre de courir. S’éloignant de l’orée de la place, elle disparut bientôt dans une rue obscure.

Lan rejoignit Perrin avant qu’il ait atteint l’endroit où se tenait l’inconnue. Saisissant la situation en un seul coup d’œil, le Champion renversa la tête en arrière comme s’il allait hurler de rage. Mais il se retint et lâcha d’une voix glaciale :

— C’est ton œuvre, forgeron ? Que la Lumière me consume ! Quelqu’un peut faire le lien entre ce carnage et toi ?

— Une femme… Ou une jeune fille… Je crois qu’elle a tout vu. Mais je ne veux pas que tu lui fasses du mal, Lan. De toute façon, il peut y avoir eu des dizaines de témoins, avec toutes ces fenêtres éclairées…

Lan prit Perrin par la manche de sa veste et le tira vers l’auberge.

— J’ai vu une silhouette féminine, mais j’ai cru… Oublie ça ! Va chercher l’Ogier et filez tous les deux aux écuries. Il faut conduire nos chevaux sur les quais le plus vite possible. Je ne sais pas si des bateaux appareillent à cette heure tardive, mais sinon, l’argent rend tout possible, à condition d’en avoir beaucoup. Ne pose pas de questions, forgeron ! File ! Allez, en route !

35

Le faucon

Beaucoup plus rapide que Perrin, Lan s’était déjà engagé dans l’escalier alors que le jeune homme s’efforçait toujours de fendre la foule qui avait pris d’assaut la salle commune de l’auberge. Voyant que le Champion s’efforçait de ne pas paraître pressé, le jeune homme l’imita. Dans son dos, il entendit des remarques peu amènes sur les « gens qui poussaient les autres » sans se gêner.

— Encore une fois ? s’écria Orban tout en tendant son gobelet d’argent à la serveuse. Si vous y tenez… Les Aiels nous avaient tendu une embuscade sur la route, plus près de Remen que je l’aurais cru possible… Sans crier gare, ils nous fondirent dessus, leurs lances foudroyant tout de suite deux de mes meilleurs hommes et un des plus vaillants combattants de Gann. Sachant reconnaître des Aiels lorsque j’en vois…

Oui, depuis que tu en as pris deux par surprise ! pensa Perrin tout en fonçant vers l’escalier.

Entendant des éclats de voix, derrière la porte de Moiraine, il passa son chemin, car il n’avait aucune intention de subir un sermon d’Aes Sedai. En revanche, il frappa à la porte de Loial puis passa sa tête à l’intérieur de la chambre.

Le lit ogier était énorme. Alors que Loial bénéficiait d’une très belle chambre (lui), ce meuble occupait presque toute la place. Se souvenant vaguement que c’était du bois-chanté, Perrin regretta de n’avoir pas le temps de contempler ce qui tenait plus d’une œuvre d’art que d’un élément de mobilier. En regardant un peu vite, on aurait juré que ce lit avait poussé à l’endroit où il se dressait.

Un Ogier avait vraiment dû séjourner à Remen dans un lointain passé, car l’aubergiste avait également déniché un fauteuil à la taille de Loial, même une fois garni de coussins. En bras de chemise, mais sans avoir retiré son pantalon, l’Ogier trônait sur ce magnifique siège. Se grattant une cheville avec un orteil, il écrivait dans un grand livre relié de tissu posé sur un bras du fauteuil.

— On s’en va ! lança Perrin.

Loial sursauta, manquant renverser son encrier.

— Pardon ? Mais on vient juste d’arriver !

— Pourtant, on lève le camp ! Rejoins-nous aux écuries aussi vite que possible. Et ne te fais pas remarquer, surtout. Prends l’escalier de service, au fond du couloir… Celui qui passe sûrement devant les cuisines.

À cet endroit, l’odeur de nourriture était trop forte pour qu’il en soit autrement…

L’Ogier jeta un coup d’œil mélancolique au lit, puis il commença à enfiler ses bottes.

— Pourquoi ce départ ?

— Les Capes Blanches… Je t’expliquerai plus tard…

Le jeune homme repartit avant que l’Ogier ait pu le bombarder de questions.

N’ayant pas défait ses bagages, il eut besoin d’une minute pour tout récupérer. Une fois que ce fut fait, il ne resta plus trace de son passage dans la chambre. Même pas un pli sur le couvre-lit ou une projection d’eau dans le coin réservé aux ablutions. La bougie elle-même était neuve comme au moment de son arrivée.