À croire que je savais que le séjour serait bref… Ces derniers temps, je ne sème pas beaucoup d’indices derrière moi…
Comme il l’avait supposé, l’escalier de service passait bien devant les cuisines. Y jetant un coup d’œil, Perrin vit un chien tournebroche occupé à trotter dans sa roue d’osier, entraînant une énorme broche où rôtissaient un quartier d’agneau, un énorme morceau de bœuf, cinq poulets et une oie entière. Une fumée à la senteur délicieuse montait du chaudron installé dans la cheminée secondaire. Mais il n’y avait en vue ni cuisinières ni marmitons. Bref, pas une créature vivante, à part le chien. Pour une fois, le succès des racontars d’Orban avait du bon.
Bâties avec la même variété de pierre que l’auberge – mais la façade seule était polie, une différence notable –, les écuries, très spacieuses, restaient très chichement éclairées pendant la plus grande partie de la nuit. Trotteur et les autres montures attendaient dans des stalles, près des grandes portes.
Lorsqu’il entra, Perrin trouva réconfortante l’odeur de la paille et du fumier.
L’unique palefrenier présent – un type au visage étroit vêtu d’une chemise crasseuse – demanda de quel droit Perrin pouvait exiger quatre chevaux sellés à cette heure. Il voulut aussi savoir qui était son maître, et à quoi rimait un départ alors qu’il faisait encore nuit. Au fait, maître Furlan était-il au courant ? Et qu’y avait-il dans ses sacoches de selle ?
Bien entendu, l’agaçant personnage voulut aussi savoir ce qui était arrivé aux yeux de Perrin. Avait-il contracté une maladie contagieuse ?
Une pièce vola dans les airs, passant au-dessus de Perrin avant que le palefrenier, vif comme l’éclair, l’intercepte au passage.
— Selle les chevaux…, dit simplement Lan.
Sa voix suffit à convaincre le palefrenier de se mettre fissa à l’ouvrage.
Moiraine et Loial entrèrent juste à temps pour réceptionner les rênes de leur monture. Tout le monde suivant Lan, la petite colonne de fugitifs remonta une rue qui courait derrière les écuries et rejoignait la rivière. Le bruit des sabots sur les pavés attira seulement l’attention d’un chien famélique qui aboya une fois, sembla trouver bizarre le son de sa propre voix et s’enfuit sans demander son reste.
— Ça rappelle de sacrés souvenirs, pas vrai, Perrin ? lança Loial à mi-voix – hélas, quand il s’agissait de lui, ça suffisait largement pour réveiller les morts.
— Ne crie pas comme ça ! Quels souvenirs ?
— Eh bien, c’est comme dans le bon vieux temps… (Modulant son ton, l’Ogier faisait à présent autant de bruit qu’un bourdon de la taille d’un chien et non d’un cheval.) Filer en pleine nuit, avec des ennemis à nos trousses, et peut-être d’autres qui nous attendent… Le parfum enivrant du danger et de l’aventure !
Perrin foudroya Loial du regard par-dessus la selle de Trotteur. Un exploit assez facile à réaliser quand on faisait la taille de l’apprenti forgeron et qu’on avait affaire à un géant comme l’Ogier.
— De quoi parles-tu ? On dirait que tu aimes le danger, à présent ! Loial, tu es sûr de ne pas perdre la tête ?
— Non, je précise simplement les choses, pour bien les fixer dans mon esprit… (Le ton de l’Ogier parut peu naturel à Perrin – ou peut-être un peu trop défensif.) C’est pour mon livre… Celui que j’écris… Il faut que tout soit dedans. Mais tu as raison, je commence à y prendre goût. À l’aventure, pas au danger… Mais au fond, c’est normal ! Un auteur doit être attaché à son sujet, non ?
Perrin se contenta de hocher la tête.
Sur les quais, les bacs étaient amarrés pour la nuit, comme les autres navires. À l’exception notable d’un deux-mâts autour duquel des gens allaient et venaient, lanterne à la main. Plissant les yeux, Perrin vit qu’il y avait aussi du mouvement sur le pont. Ici, l’air sentait le goudron et le chanvre, avec de forts relents de poisson. D’un entrepôt très proche montait également une odeur épicée que les autres occultaient presque.
Lan repéra très vite le capitaine, un petit homme mince qui inclinait la tête d’une étrange façon en écoutant ses interlocuteurs. Les négociations n’ayant pas traîné, les chevaux furent montés à bord dans des harnais spéciaux hissés par d’énormes potences de levage. Perrin ne quitta pas les bêtes des yeux et leur parla pour les apaiser. Très conservateurs de nature, les équidés détestaient la nouveauté, en particulier quand elle consistait à voler dans les airs. Mais là, même le fier étalon du Champion parut calmé par les murmures de l’apprenti forgeron.
Lan donna des pièces d’or au capitaine et paya deux marins pour qu’ils aillent chercher des sacs d’avoine dans un entrepôt. Pendant ce temps, d’autres marins installèrent les montures entre les deux mâts, dans une sorte d’enclos délimité par des cordes. En travaillant, ces hommes pestèrent d’abondance contre le fumier qu’ils devraient nettoyer, une fois le voyage terminé. Ces protestations n’étaient pas destinées à être entendues, mais avec son ouïe hors du commun, Perrin n’en rata pas une miette. À l’évidence, les matelots n’étaient tout simplement pas habitués aux chevaux.
En un clin d’œil, l’Oie des Neiges fut prête à appareiller – avec à peine quelques minutes de retard sur le programme que son capitaine – nommé Jaim Adarra – avait déterminé. Tandis que les marins larguaient les amarres, Lan accompagna Moiraine jusqu’à sa cabine, et Loial suivit le mouvement en bâillant. Bien que voir l’Ogier lui eût donné sommeil, Perrin choisit de rester accoudé au bastingage, à la proue du navire. Là, il se demanda si l’Oie des Neiges pouvait distancer des loups – ou battre de vitesse des rêves.
Alors que les marins s’emparaient des rames, afin d’éloigner le navire du quai, à l’instant même où un docker réceptionnait au vol la dernière amarre, une femme en jupe culotte déboula sur le quai, un paquet dans les bras et une longue cape noire battant dans son dos.
Juste avant que l’abîme séparant le quai du navire soit devenu infranchissable, l’inconnue sauta souplement sur le pont.
Debout près du timonier, Adarra sursauta, mais la jeune fille – c’en était bien une, tout compte fait – posa tranquillement son paquet et déclara :
— Je paierai mon passage et j’irai… aussi loin qu’il ira. (Elle désigna Perrin sans même daigner le regarder.) Je ne vois aucune objection à dormir sur le pont, parce que le froid et l’humidité ne me dérangent pas.
Après quelques minutes d’âpre marchandage, l’inconnue remit trois couronnes d’argent au capitaine, fit la moue en comptant la monnaie qu’il lui rendit, mais l’accepta quand même et vint se camper à côté de Perrin.
Le jeune homme trouva qu’elle sentait le propre et la fraîcheur – quelque chose qui le faisait penser à une bonne infusion à base de plantes. Ses yeux noirs se posaient souvent sur lui, se rivant sur la berge dès qu’il faisait mine de tourner la tête. Environ de son âge, cette fille avait un drôle de nez dont on avait du mal à dire s’il convenait à son visage ou s’il le dominait d’une manière inesthétique.
Perrin Aybara, tu es un crétin ! Qui se soucie de son aspect ?
Le bateau était déjà assez loin du quai, et sous l’action régulière des rames, l’abîme s’élargissait de plus en plus. Un moment, Perrin envisagea de jeter l’intruse par-dessus bord.
— Eh bien, dit-elle comme si de rien n’était, je ne m’attendais pas à repartir si vite pour l’Illian…
La voix haut perchée, l’inconnue parlait d’un ton un rien autoritaire, mais pas déplaisant pour autant.