— Tu vas bien en Illian, non ? (Perrin fit la moue.) Allons, ne boude pas, veux-tu ? Avec ton ami l’Aiel, vous avez fait un sacré carnage, sur la place. Quand je suis partie, le remue-ménage commençait à peine.
— Tu ne m’as pas dénoncé ?
— Les gens pensaient que l’Aiel avait coupé la chaîne avec ses dents – ou qu’il l’avait brisée à mains nues, c’est selon. Quand je me suis éclipsée, ils n’avaient pas encore tranché. En tout cas, Orban se lamentait haut et fort parce que sa blessure l’empêchait de poursuivre le fugitif.
— S’il revoit un jour un Aiel, il se fera dessus ! Hum… désolé…
— Je ne crois pas qu’il souillerait son pantalon, dit la jeune fille comme si la remarque de Perrin n’avait rien eu d’inconvenant. Cet hiver, j’ai croisé son chemin à Jehannah. Il a affronté quatre hommes, en tuant deux et forçant les deux autres à implorer sa pitié. Bien sûr, il avait commencé, et ça n’est pas digne d’un vrai héros, mais les quatre types n’étaient pas manchots. Orban n’est pas du genre à défier des adversaires qui ne savent pas se défendre. Cela dit, c’est un crétin. Il a cette obsession ridicule pour la Grande Forêt Noire… Tu en as entendu parler ? Certains l’appellent la Forêt des Ombres…
Perrin coula un regard en biais à l’inconnue. Elle parlait de bagarres et de tueries sur le ton qu’une autre femme aurait employé pour échanger des recettes de cuisine avec une amie.
Si la Grande Forêt Noire était inconnue au bataillon pour Perrin, la Forêt des Ombres s’étendait au sud de Deux-Rivières…
— Tu me suis, c’est ça ? Tu me regardais, à l’auberge. Pourquoi ? Et pour quelle raison ne m’as-tu pas dénoncé ?
— Un Ogier…, souffla la jeune fille, les yeux baissés sur l’eau. Ça, c’était facile à voir. Et les autres ne m’ont pas posé beaucoup de problèmes non plus. J’ai mieux réussi qu’Orban à jeter un coup d’œil dans les ombres de la capuche de « dame Alys », et dès qu’on voit ses traits, on sait que le guerrier au visage de pierre est un Champion. Par la Lumière ! il faudrait me payer cher pour que je marche sur les pieds de ce gaillard. Il a toujours cet air-là, ou c’est à cause du rocher qu’il a dévoré au petit déjeuner ? Bon, ça me laissait toi, comme énigme… Je n’aime pas les mystères non résolus.
Perrin songea de nouveau à jeter par-dessus bord l’agaçante passagère. Sérieusement, cette fois… Mais Remen n’était plus qu’un minuscule point lumineux, derrière eux, et elle risquait de ne jamais atteindre la rive…
La jeune fille sembla prendre le silence de Perrin pour une invitation à pérorer de plus belle.
— Donc, me voilà avec… (Elle baissa la voix, même si le marin le plus proche était à dix pas au moins.) Récapitulons : une Aes Sedai, un Champion, un Ogier… et toi. Un péquenot, au premier coup d’œil. (Elle inclina la tête, sondant le regard jaune de Perrin.) Sauf que tu as libéré un Aiel, parlé un long moment avec lui, puis consacré toute ton énergie à l’aider à hacher menu une bande de Capes Blanches. Une activité qui semble t’être coutumière, parce que tu n’avais pas l’air plus bouleversé que ça, en débitant des Fils de la Lumière en rondelles. Pour résumer, quand je croise un groupe de voyageurs comme vous, je flaire une piste plus qu’étrange, et c’est exactement ce que cherche une Quêteuse digne de ce nom.
— Une Quêteuse ? Toi ? Une si jeune fille ? Je n’y crois pas !
L’inconnue eut un sourire si innocent que Perrin s’écarta d’elle, à tout hasard. Dessinant des arabesques dans l’air, l’étrange passagère clandestine fit apparaître un couteau dans chacune de ses mains. Un tour comme Thom Merrilin les aimait, et presque aussi bien exécuté que par ses soins.
Un des rameurs, effrayé, poussa un petit cri et deux autres trébuchèrent. Alors que leurs rames s’emmêlaient, l’Oie des Neiges fit un écart et tangua – pas longtemps, car les hurlements du capitaine furent prompts à faire rentrer les choses dans l’ordre.
La fille aux cheveux noirs profita de la diversion pour rengainer ses couteaux.
— Des doigts et un esprit agiles mènent une femme bien plus loin qu’une épée et des muscles. Un bon coup d’œil ne fait pas de mal non plus. Par bonheur, j’ai été plutôt gâtée sur tous ces plans.
— Sans parler de la modestie…, grommela Perrin.
Hélas, l’inconnue parut ne pas avoir entendu.
— Pour en revenir à la Quête, j’ai prêté serment et reçu ma bénédiction sur la grand-place de Tammaz, en Illian. J’étais la plus jeune, paraît-il, mais dans une foule pareille, avec le boucan des tambours, des flûtes et des braillards de tout poil… Nous étions bien plus que mille – peut-être le double, carrément – et chacun d’entre nous pensait savoir où trouver le Cor de Valère. J’ai ma théorie, qui est peut-être la bonne, mais aucun Quêteur ne peut s’offrir le luxe de dédaigner une piste intrigante. Le cor se trouve sûrement au bout d’un chemin de ce type, et je n’ai jamais vu un quatuor plus étrange que le vôtre… Pour qui œuvrez-vous ? L’Illian ? Un autre pays ?
— Quelle est ton idée ? éluda Perrin. Au sujet de la localisation du cor.
D’après ce que je sais, il est en sécurité à Tar Valon, et j’espère bien ne plus le revoir de ma vie.
— Tu crois qu’il est au Ghealdan ?
La passagère presque clandestine plissa le front. Quand elle avait levé un lièvre, il n’était pas aisé de le lui faire oublier. Mais Perrin était prêt à lui offrir autant de fausses pistes qu’elle voudrait bien en prendre.
— Tu as déjà entendu parler de Manetheren ? demanda soudain la jeune fille.
Perrin faillit en avaler de travers.
— Oui, vaguement…
— Toutes les reines de Manetheren étaient des Aes Sedai, le roi étant tout simplement leur Champion. J’ai du mal à imaginer un royaume pareil, mais c’est ce que disent les livres. C’était un très grand pays, plus vaste qu’Andor et le Ghealdan réunis, mais la capitale, baptisée du même nom, se trouvait dans les montagnes de la Brume. Selon moi, c’est là qu’est caché le cor. Sauf si vous me conduisez à lui. Dans ce cas, je reconnaîtrai mon erreur…
La moutarde commença à monter au nez de Perrin. Cette fille lui donnait un cours comme s’il était un idiot du village…
— Tu ne trouveras pas le cor là-bas. Ni Manetheren, parce que cette ville fut détruite pendant les guerres des Trollocs. Au moment où la dernière reine puisa trop de Pouvoir afin de tuer les Seigneurs de la Terreur responsables de la mort de son mari.
Moiraine avait mentionné le nom de ces souverains, mais il ne les avait pas mémorisés…
— Le cor n’est peut-être pas dans le royaume de Manetheren, paysan, mais dans les montagnes de la Brume, il existe des nations et des cités si anciennes que même les Aes Sedai les ont oubliées. Pense à toutes ces superstitions qui incitent les gens à ne pas entrer dans ces montagnes. Le Cor de Valère ne serait-il pas à l’abri dans une de ces cités oubliées ?
— J’ai entendu parler d’un trésor caché dans les montagnes, mentit Perrin.
La jeune fille allait-elle mordre à l’hameçon ? Pour raconter des sornettes, il n’avait jamais eu le talent de Mat.
— Les légendes ne précisent pas sa nature, continua le jeune homme, mais comme il est question du trésor le plus précieux du monde, le Cor de Valère semble un très bon candidat. Sais-tu que les montagnes de la Brume s’étendent sur des dizaines de lieues ? Si tu perds ton temps à nous suivre, tu risques de rater une occasion en or de te couvrir de gloire. Alors, veux-tu qu’Orban et Gann te devancent, alors que tu es bien meilleure qu’eux ?
— Je t’ai dit que ces deux-là ont des idées absurdes au sujet de la Grande Forêt Noire… (L’inconnue sourit. À ces instants-là, sa bouche ne paraissait plus trop large pour le reste de son visage…) Et je te l’ai dit : une Quêteuse ne doit jamais négliger une piste étrange. Tu as de la chance qu’Orban et Gann soient blessés, sinon, nous les aurions peut-être sur les bras. Moi, je ne vais pas vous barrer le chemin, ni défier votre Champion en duel…