— Allons, nous sommes simplement des voyageurs en route pour l’Illian ! Comment t’appelles-tu ? Si nous devons cohabiter sur ce bateau, il faut bien que je te donne un nom.
— Je me fais appeler Mandarb !
Perrin ne put s’empêcher d’éclater de rire. Outragée, la jeune fille le regarda comme si elle voulait le réduire en miettes.
— Je vais t’apprendre quelque chose, bouseux ! Dans l’ancienne langue, ce mot signifiait « lame ». N’est-ce pas un surnom digne d’une Quêteuse ?
Reprenant plus ou moins son sérieux, Perrin désigna l’enclos improvisé, entre les deux mâts.
— Tu vois cet étalon noir ? Eh bien, il se nomme Mandarb !
La colère de la jeune fille retomba et elle rosit vaguement.
— Oh !… Je m’appelle Zarine Bashere, mais « Zarine » ne convient pas à une Quêteuse. Dans les légendes, les Quêteurs ont toujours des noms formidables, comme Rogosh à l’Œil d’Aigle.
Voyant Zarine si dépitée, Perrin vola à son secours :
— Moi, j’aime ton vrai prénom, parce qu’il te va très bien.
La colère revint, et un moment, le jeune homme craignit de voir la Quêteuse ressortir ses couteaux.
— Mais il se fait tard, Zarine… J’ai besoin de dormir.
Perrin se détourna et se dirigea vers l’écoutille qui donnait accès aux cabines. Bizarrement, il eut comme des fourmis entre les omoplates…
Des marins arpentaient toujours le pont, propulsant les lourdes rames.
Allons, une fille comme elle ne te planterait pas un couteau dans le dos ! Pas devant tant de témoins. Pas vrai ?
Alors qu’il allait s’engager sur l’échelle, la Quêteuse appela Perrin :
— Paysan, je peux aussi me faire appeler « Faile ». C’est le nom que me donnait mon père quand j’étais petite. Il veut dire « faucon ».
Perrin faillit rater le premier échelon.
C’est une coïncidence !
Non sans effort, il parvint à ne pas se retourner.
Il faut que ça en soit une !
La coursive n’était pas éclairée, mais la lueur des rayons de lune suffit au jeune homme pour se repérer. Dans une des cabines, quelqu’un ronflait comme un sonneur…
Min, pourquoi faut-il que tu voies tes maudites images ?
36
La Fille de la Nuit
Comprenant qu’il n’avait aucun moyen de savoir quelle cabine était la sienne, Perrin passa la tête dans plusieurs. Chaque fois, il vit deux hommes endormis dans les couchettes fixées sur les côtés de la petite pièce. Sauf dans un cas, où il ne trouva que Loial, assis sur le sol et occupé à écrire dans son grand livre relié de tissu.
L’Ogier manifesta l’intention de commenter les événements de la journée, mais Perrin, qui avait mal à la mâchoire à force de s’empêcher de bâiller, estima que le bateau s’était assez éloigné du port pour qu’il puisse prendre un peu de repos. Et risquer de rêver, car les loups n’étaient sûrement pas assez rapides pour lutter contre les rames et le courant.
Après quelques recherches, le jeune homme trouva une cabine sans hublot que personne n’occupait. Exactement ce qu’il lui fallait, puisqu’il rêvait de solitude.
Une coïncidence, cette affaire de faucon, c’est sûr… De toute façon, son vrai nom, c’est Zarine…
Mais la jeune fille aux cheveux noirs et aux yeux inclinés n’était pas son souci prioritaire. Après avoir allumé une lampe, Perrin posa son arc et ses autres affaires sur une des couchettes, s’assit sur l’autre et entreprit de retirer ses bottes.
Elyas Machera avait trouvé un moyen de vivre avec ce qu’il était : un homme lié aux loups. Et il n’était pas devenu fou. En y repensant, Perrin aurait juré que le vieil ermite menait cette existence depuis de nombreuses années.
Il aime ce qu’il est… Au minimum, il l’accepte.
Certes, mais ce n’était pas une solution. Perrin, lui, refusait de vivre ainsi et il ne voulait rien accepter du tout.
Mais quand on a la quantité de métal nécessaire pour forger un couteau, ne faut-il pas s’adapter à la réalité, même si on préférerait fabriquer une hache de bûcheron ? Non ! Ma vie a plus de valeur qu’une barre de métal…
Très prudemment, Perrin ouvrit son esprit, se lançant à la recherche des loups. Il ne découvrit absolument rien. En fait, il sentit vaguement la présence des loups, quelque part dans le lointain, mais le contact se rompit presque immédiatement. Pour la première fois depuis très longtemps, il était seul.
Une solitude mille fois bénie !
Après avoir éteint la lampe, il s’étendit pour la première fois depuis des jours et des jours.
Comment Loial va-t-il tenir dans une de ces couchettes ?
Toutes les nuits sans sommeil rattrapèrent Perrin, et l’épuisement le submergea. Dans cet état, il oublia l’Aiel, les Capes Blanches… et presque tout le reste.
Maudite hache ! Que la Lumière me brûle ! j’aurais aimé ne jamais la voir de ma vie !
Sur cette pensée, le jeune homme s’endormit.
Un brouillard gris l’entourait, assez dense pour qu’il ne puisse pas voir ses bottes lorsqu’il baissait les yeux. Autour de lui, impossible de distinguer quoi que ce soit à plus de trois pas. Mais ce n’était pas grave, car il n’y avait sûrement rien dans cette brume de fin du monde. Un brouillard, d’ailleurs, qui ne semblait pas réel, parce qu’il y manquait l’humidité habituelle.
Histoire d’être sûr qu’il pourrait se défendre, en cas d’ennuis, Perrin porta une main à sa ceinture. Il sursauta, car sa hache n’y était pas.
Une ondulation, dans la brume, lui signala que quelque chose ou quelqu’un approchait de lui.
Devait-il fuir ou tenter de se battre à mains nues ? Mais au fond, comment être sûr qu’il allait devoir lutter ?
La forme tourbillonnante, au cœur de la brume, prit soudain des contours clairement reconnaissables.
Tire-d’Aile ?
Le loup hésita, puis vint se camper à côté de Perrin. C’était Tire-d’Aile, il n’y avait pas le moindre doute. Mais quelque chose dans son attitude et dans son regard semblait exiger de son compagnon un silence et une immobilité absolus. En même temps, Tire-d’Aile paraissait vouloir que son vieil ami le suive quelque part.
Perrin posa une main sur l’encolure du loup. Aussitôt, celui-ci se mit en mouvement. Sans résister, l’humain se laissa entraîner. Sous ses doigts, la fourrure épaisse semblait réelle.
Le brouillard s’épaissit encore. S’il ne l’avait pas touché, Perrin aurait été incapable de dire si le loup était encore là. Et désormais, lorsqu’il baissait les yeux, il ne voyait même plus sa propre poitrine. Dans cette purée de pois, il avançait comme s’il avait été immergé dans un océan de laine fraîchement tondue. Assez logiquement, il n’entendait rien, pas même le bruit de ses pas. Bougeant les orteils, il fut rassuré de toujours sentir le contact de ses bottes.
Le gris virant au noir, l’homme et le loup continuèrent d’avancer dans les ténèbres. À présent, s’il se touchait le nez, Perrin ne distinguait même plus sa main. Tentant l’expérience de fermer les yeux, il constata que ça ne changeait plus rien. Dans un silence parfait, il ne sentait plus que la fourrure de Tire-d’Aile. Y avait-il encore un sol sous ses pieds ? Pour être franc, il n’en aurait pas mis sa main au feu.
Tire-d’Aile s’arrêta abruptement, forçant son compagnon à l’imiter. Regardant autour de lui, Perrin ferma vivement les yeux. Là, il y avait une différence, et elle lui flanquait la nausée. Il parvint pourtant à rouvrir les yeux et se força à les baisser.