Выбрать главу

Ce qu’il voyait ne pouvait pas être là, sauf si le loup et lui lévitaient très au-dessus du sol. De Tire-d’Aile et de son propre corps, il ne voyait plus rien, comme s’ils étaient désincarnés – une idée qui retournait l’estomac du jeune homme – mais au-dessous d’eux, comme si un millier de lampes l’éclairaient, s’étendait une forêt de miroirs qui semblait reposer sur un sol plan lui-même en suspension dans un océan de ténèbres. Cette immense muraille réfléchissante occupait tout l’espace, aussi loin que portât la vue, mais juste sous les pieds de Perrin, il y avait une zone dégagée. Un espace où se tenaient des gens dont le jeune homme entendit soudain les voix – aussi clairement que s’il avait été parmi eux.

— Par le Grand Seigneur, dit un homme, où sommes-nous ?

Il regarda alentour, son image se réfléchissant à l’infini. Ses compagnons, tremblants de peur, formèrent un cercle serré autour de lui.

— Je dormais à Tar Valon, Grand Seigneur… Non ! Je suis en train de dormir à Tar Valon ! Où sommes-nous ? Ai-je perdu l’esprit ?

Dans le cercle, certains hommes arboraient de magnifiques vestes ornées de broderies. D’autres portaient des tenues banales, et d’autres enfin étaient en sous-vêtements, voire nus comme un ver.

— Moi aussi, je dors ! s’écria un des hommes nus. À Tear… Je me souviens de m’être étendu à côté de ma femme…

— Moi, c’est à Illian que je dors, dit un homme en veste rouge et or, l’air désorienté. Je sais que je dors toujours, mais c’est impossible. En toute logique, je rêve, mais là encore, c’est impossible ! Où sommes-nous, Grand Seigneur ? Es-tu vraiment venu à moi ?

L’homme aux cheveux noirs qui se campait face aux rêveurs était vêtu de sombre avec de la dentelle argentée au col et aux poignets. De temps en temps, il posait une main sur sa poitrine, comme si elle lui faisait mal. Partout ailleurs, une vive lumière faisait briller les miroirs, mais là où il se tenait, un manteau d’obscurité semblait l’envelopper comme un cocon. Comme hypnotisées, les ténèbres dansaient autour de cet homme, le caressant tendrement.

— Silence !

L’homme en noir n’avait pas crié, mais ça n’était pas utile, car ses yeux et sa bouche se transformèrent en trois trous ouverts sur une abominable fournaise. De quoi calmer les protestataires les plus virulents…

Perrin reconnut alors le personnage. C’était Ba’alzamon ! Perché il ne savait où, l’apprenti forgeron regardait Ba’alzamon en personne. La peur lui enfonçant dans le corps des dizaines de piques acérées, Perrin se serait volontiers enfui, mais ses jambes refusaient de lui obéir.

Tire-d’Aile s’agita nerveusement. Sentant l’épaisse fourrure, sous ses doigts, Perrin la serra très fort. Se raccrocher à quelque chose de réel ne pouvait pas lui faire de mal. De plus réel, en tout cas, que la scène qu’il contemplait.

Mais tout était vrai, hélas…

Les hommes se pressèrent les uns contre les autres, tremblants de peur.

— Vous aviez des missions à accomplir ! tonna Ba’alzamon. Certaines furent remplies, et d’autres non. (De temps en temps, les flammes remplaçaient ses yeux et sa bouche, leur rougeoiement se reflétant dans les miroirs.) Ceux qui ont été désignés et marqués pour mourir doivent mourir. Et ceux qui doivent m’appartenir ont l’obligation de se prosterner devant moi. Trahir le Grand Seigneur des Ténèbres est impardonnable. (Du feu, encore, jaillissant comme un raz-de-marée de flammes…) Toi ! (Il désigna l’homme qui venait d’évoquer Tar Valon – un type vêtu comme un marchand, la qualité du tissu ne parvenant pas à masquer la médiocrité de la coupe.) Tu as laissé le garçon s’échapper de Tar Valon…

Les autres hommes s’écartèrent du coupable comme s’il avait la fièvre noire ou la peste.

Le marchand cria et se mit à trembler comme une lime qu’on cogne violemment contre une enclume. Puis il sembla se liquéfier, et ses cris aussi perdirent de la substance.

— Vous rêvez, dit Ba’alzamon, mais ce qui se passe dans votre rêve commun est réel.

Le marchand se ratatinait, devenant un nuage de brume à la forme de plus en plus vaguement humaine. Ses cris se turent, et tout finit par disparaître.

— J’ai bien peur qu’il ne se réveille jamais…, lâcha Ba’alzamon. (Il éclata d’un rire de feu – littéralement.) Après cette démonstration, j’imagine que plus personne ne songera à me trahir. Allez, du vent ! Réveillez-vous et exécutez mes ordres !

Les rêveurs se volatilisèrent.

Ba’alzamon resta seul un moment, puis une femme se matérialisa à côté de lui.

Perrin en tituba comme si on l’avait giflé. Comment oublier une femme pareille ? C’était celle qu’il avait vue en rêve, et qui l’implorait de partir en quête de gloire.

Un trône d’argent apparut derrière elle. Très digne, elle s’y assit et arrangea soigneusement sa robe de soie.

— Tu prends des libertés sur mon domaine, dit-elle.

— Ton domaine ? Tu le réclames, faut-il comprendre ? As-tu l’intention de ne plus servir le Grand Seigneur des Ténèbres ?

Autour de Ba’alzamon, les ténèbres s’épaissirent et semblèrent bouillonner.

— Je sers, oui… J’ai longtemps servi le Seigneur du Crépuscule, et je suis restée emprisonnée dans un interminable sommeil sans rêves. Seuls les Hommes Gris et les Myrddraals sont privés de songes. Même les Trollocs y ont droit ! Les rêves ont toujours été mon territoire, où j’étais libre d’aller et de venir. Maintenant que je suis de nouveau libre, je reprends ce qui m’appartient.

— Ce qui t’appartient, répéta Ba’alzamon, les ténèbres qui l’enveloppaient s’assombrissant encore. Tu t’es toujours surestimée, Lanfear…

Ce nom sonna comme le tocsin aux oreilles de Perrin. Une Rejetée lui avait rendu visite dans ses rêves. Moiraine avait raison : certains des treize s’étaient libérés.

La femme en robe blanche se releva. Derrière elle, le trône se volatilisa.

— Je suis ce que je suis, et je ne me surestime pas ! Qu’ont donné tes plans, Grand Seigneur ? Trois mille ans passés à murmurer à l’oreille de marionnettes couronnées et à tirer leurs ficelles – l’œuvre sombre d’une Aes Sedai, rien de plus ! Une Aes Sedai, oui ! Trois mille ans, tout ça pour que Lews Therin arpente de nouveau le monde, et qu’il soit le pantin de ces ignobles sorcières. Peux-tu le contrôler ? Peux-tu le faire danser à ta guise ? Il m’appartenait avant même que cette Ilyena aux cheveux de paille pose les yeux sur lui. Et il sera de nouveau à moi !

— Tu fais donc cavalier seul, Lanfear ? demanda Ba’alzamon. (Son ton restait serein, mais des flammes crépitaient désormais en permanence dans ses yeux et sa bouche.) Aurais-tu renié les serments qui te lient au Grand Seigneur des Ténèbres ? (Un instant, l’obscurité le voila entièrement, ne laissant plus voir que les trois puits de flammes.) Ce n’est pas aussi simple que de trahir la Lumière comme tu le fis jadis dans le Hall des Serviteurs. Ton maître te réclame, Lanfear ! Le serviras-tu, ou préfères-tu subir une éternité de douleur – une agonie qui ne finira jamais ?

— Je choisis de servir… (Malgré cette capitulation, Lanfear resta bien droite en une attitude de défi.) Je servirai le Grand Seigneur des Ténèbres jusqu’à la fin des temps – lui, et lui seul.

La forêt de miroirs commença à se désintégrer, comme si une marée de ténèbres la submergeait, approchant régulièrement de la zone centrale. Lorsque cette vague déferla sur Ba’alzamon et Lanfear, il ne resta plus rien que des ténèbres sous les pieds de Perrin et autour de lui.