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Sentant Tire-d’Aile se remettre en chemin, le jeune homme fut ravi de le suivre. S’accrochant à la fourrure de son compagnon, il constata, non sans soulagement, qu’il pouvait de nouveau bouger. Que signifiait la scène à laquelle il venait d’assister ? Ba’alzamon et Lanfear… Pour une raison qui le dépassait, Lanfear le terrifiait encore plus que Ba’alzamon. Parce qu’il l’avait vue en rêve, dans les montagnes ?

Par la Lumière ! une des Rejetés dans mes songes !

Sauf si quelque chose lui avait échappé, elle venait de défier le Ténébreux. Bien entendu, comme on le lui avait enseigné dès son plus jeune âge, les Ténèbres n’avaient aucune prise sur une personne, si on la leur refusait. Mais comment un Suppôt – une Rejetée, même ! – pouvait-il s’opposer au Grand Seigneur en personne ?

Je dois être fou à lier, comme le frère de Simion… Ces rêves ont fini par me faire perdre la raison.

Très lentement, l’obscurité redevint un brouillard qui perdit lui-même peu à peu de la densité. Après une très longue marche, Perrin et Tire-d’Aile en émergèrent et se retrouvèrent sur le versant verdoyant d’une colline, par une belle journée ensoleillée. Au pied de la butte, des oiseaux se mirent à chanter dans la cime des arbres. Regardant autour de lui, Perrin découvrit une immense plaine constellée de bosquets de toutes les tailles. Il ne vit nulle part de brouillard.

Tire-d’Aile attendait, les yeux rivés sur l’humain.

— Qu’est-ce que c’était ? demanda l’apprenti forgeron.

Il reformula mentalement la question, afin qu’elle soit compréhensible pour le loup.

— Pourquoi as-tu voulu me montrer ça ? Qu’est-ce que c’était ?

Des émotions et des images déferlèrent dans l’esprit de Perrin. Habitué à cette façon de dialoguer, son esprit les transforma en mots.

— Tu devais voir cela… Mais sois prudent, Jeune Taureau ! Cet endroit est dangereux. Reste méfiant comme un louveteau qui chasse un hérisson…

En langage loup, le nom de la proie était en fait « Petit Dos Hérissé d’Épines », mais Perrin avait traduit d’instinct.

— Tu es trop jeune, trop nouveau…

— C’était réel ?

— Tout est réel, ce qui est vu comme ce qui reste invisible.

Apparemment, Tire-d’Aile n’était pas disposé à se montrer plus précis.

— Tire-d’Aile, comment peux-tu être avec moi ? Je t’ai vu mourir. J’ai senti tes derniers instants…

— Nous sommes tous présents, Jeune Taureau… Tous les frères et toutes les sœurs qui sont, qui furent et qui seront…

Perrin savait que les loups ne souriaient pas, contrairement aux humains. Pourtant, un instant, il eut l’impression que Tire-d’Aile lui souriait.

Regarde, je prends mon envol comme un aigle.

Le loup se ramassa sur lui-même et bondit dans les airs. Ce bond le porta de plus en plus haut, jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un point minuscule dans le ciel.

Voler ! Oui, voler !

Perrin en resta bouche bée.

Il a réussi !

Sentant ses yeux picoter, l’apprenti forgeron se racla la gorge et se grattouilla le nez.

Encore un effort, et je vais pleurer comme une fille…

D’instinct, il regarda autour de lui pour voir si on l’observait. Aussitôt, tout son environnement changea.

Il était au sommet d’une crête, au milieu d’un paysage vallonné dont les contours se brouillaient dans le lointain – mais pas si loin que ça. Un peu plus bas, Rand se tenait au milieu d’un cercle de Myrddraals, d’hommes et de femmes sur lesquels les yeux de Perrin semblaient vouloir glisser sans s’attarder. Quelque part, des chiens aboyaient – ils chassaient, ça ne faisait pas de doute. La puanteur des Myrddraals et du soufre planait dans l’air.

Perrin en eut l’estomac retourné.

Tous marchant comme s’ils étaient somnambules, les Blafards et les humains approchaient de Rand. Alors, il commença à les tuer. Des éclairs jaillirent de ses mains, carbonisant un Myrddraal et un homme. Une pluie de lances de feu s’abattit sur les autres, semant dans leurs rangs la destruction et l’horreur. Comme s’ils ne s’apercevaient de rien, les survivants continuèrent à avancer.

Ils s’abattirent comme des quilles jusqu’à ce que le dernier, s’embrasant telle une torche, marque la fin de l’escarmouche. Rand tomba alors à genoux, les épaules secouées de spasmes. Perrin se demanda s’il riait ou s’il pleurait – les deux en même temps, crut-il déterminer.

Des silhouettes apparurent sur toutes les crêtes environnantes. Encore des Myrddraals et des humains, tous se dirigeant vers Rand.

Perrin mit les mains en porte-voix :

— Rand ! Rand ! Il en arrive d’autres !

Le jeune homme releva la tête. Alors que son front ruisselait de sueur, il eut un rictus mauvais.

— Rand, ils…

— Que la Lumière te brûle !

Une vive lueur aveugla Perrin et la douleur fit exploser sa conscience.

Gémissant de douleur, il se roula en boule sur la couchette, la lumière continuant de lui brûler les yeux sous ses paupières baissées. Sa poitrine lui faisait un mal atroce. Y portant une main, il sentit une brûlure sous ses doigts – un cercle pas plus grand qu’un sou d’argent.

Mobilisant toutes ses forces, il lutta pour déplier ses jambes et reposer bien à plat sur l’étroite couchette.

Moiraine… Il faut que j’en parle à Moiraine, cette fois… Dès que la douleur se sera calmée…

Mais lorsque la souffrance s’apaisa, l’épuisement le submergea et il s’endormit comme une masse.

Lorsqu’il se réveilla, il resta un long moment à contempler le plafond de la cabine. La clarté qui filtrait de l’encadrement de la porte lui indiqua qu’il faisait jour. Pour se convaincre qu’il avait tout imaginé, Perrin porta de nouveau une main à sa poitrine.

Il retrouva la brûlure, sous sa chemise.

Je n’ai rien imaginé du tout…

Il se souvint de quelques véritables rêves, dont le sens lui échappa au moment même où il se les remémorait. Des songes ordinaires… En un sens, il avait le sentiment d’émerger d’une bonne nuit de sommeil.

Mais j’enchaînerais volontiers sur une autre…

Après avoir vu Tire-d’Aile, se rappela-t-il, il avait pris une décision. Très bonne, décida-t-il après une brève réflexion.

Il dut frapper à cinq portes – et se faire insulter trois fois, les deux autres cabines étant vides – avant de trouver l’Aes Sedai derrière la sixième. Complètement habillée, elle était assise en tailleur sur une couchette et consultait son carnet de notes à la lueur d’une lampe. Elle en était aux toutes premières pages, relisant sans doute des remarques qu’elle avait consignées avant même d’arriver à Champ d’Emond.

Les affaires de Lan, proprement rangées, reposaient sur la couchette d’en face.

— J’ai fait un rêve…, dit Perrin.

Cette fois, il n’omit pas le moindre détail, allant jusqu’à relever sa chemise pour exposer la petite brûlure ronde encore rouge, des lignes ondulées en jaillissant comme les rayons du soleil. Par le passé, Perrin avait caché des choses à l’Aes Sedai, et il recommencerait sûrement à l’avenir. Mais là, l’affaire était trop importante. La petite cheville qui tenait ensemble une paire de ciseaux était la pièce la moins importante et la plus facile à fabriquer. Pourtant, sans elle, l’outil était incapable de couper du tissu…

Quand il eut terminé, l’apprenti forgeron attendit la réaction de Moiraine.

Elle l’avait écouté sans broncher, ses yeux noirs l’évaluant impitoyablement, comme à l’accoutumée. Elle avait pesé et analysé chaque mot qui sortait de la bouche du jeune homme, et à présent, elle réfléchissait à la sentence qui sortirait de ses lèvres.