— Alors, c’est important ? s’impatienta Perrin. Je crois que c’est un des rêves « à loups » dont vous m’avez parlé, j’en suis même certain, mais ça ne veut pas dire que ce que j’ai vu soit réel. Mais vous avez dit que certains Rejetés s’étaient libérés, et l’homme a appelé la femme « Lanfear », alors… Bon, c’est important, ou suis-je en train de me ridiculiser ?
— Je connais des femmes qui tenteraient tout pour t’apaiser, après avoir entendu ce que tu viens de dire.
Perrin se pétrifia, le souffle coupé.
— Je ne t’accuse pas d’être capable de canaliser le Pouvoir, rassure-toi, ni même d’être en mesure d’apprendre. Si on essayait de t’apaiser, ça ne te ferait aucun mal, n’était le traitement plutôt rude que te réserveraient les sœurs de l’Ajah Rouge avant de mesurer leur erreur. Les hommes aptes à canaliser sont si rares que les sœurs rouges, alors qu’elles y consacrent le plus clair de leur temps, n’en ont trouvé que trois en dix ans. Si on excepte la soudaine inflation de faux Dragons, bien entendu… Bien, j’essaie de te dire que tu ne te découvriras pas de talent caché. Sur ce point, tu n’as aucune inquiétude à avoir.
— Merci d’être si attentionnée, lâcha Perrin, amer. Vous auriez pu éviter de me flanquer une trouille mortelle, si c’était pour dire après qu’il n’y avait rien à craindre…
— Oh ! tu as des choses à craindre… En tout cas, la prudence s’impose, comme te l’ont conseillé les loups. Les sœurs, rouges ou non, risquent bien de te tuer avant de s’aviser qu’il n’y a rien à apaiser en toi.
— Que la Lumière me consume ! Moiraine, vous tentez de me tirer par le bout du nez, mais je ne suis pas un veau, et il n’y a pas d’anneau dans mes naseaux ! L’Ajah Rouge, ou quiconque d’autre, ne songerait pas à m’apaiser s’il n’y avait pas quelque chose de réel dans ce que j’ai rêvé. Faut-il comprendre que tous les Rejetés se sont libérés ?
— Je t’ai déjà dit que c’est possible… Pour certains d’entre eux, c’est même sûr… Perrin, tes rêves me dépassent. Des Rêveuses ont laissé quelques écrits sur les loups, mais ça ne m’aide pas.
— Moi, je crois avoir vu quelque chose qui est réellement arrivé. Et que je n’aurais pas dû voir…
Mais qu’il fallait que je voie, selon Tire-d’Aile.
— Moiraine, j’en déduis que Lanfear arpente le monde. Qu’allez-vous faire ?
— Je vais en Illian, et de là, j’espère gagner Tear avant Rand. Notre départ de Remen fut trop précipité pour que Lan ait le temps d’apprendre si Rand a traversé la rivière ou s’il a entrepris de la descendre. Nous devons le savoir avant d’être en Illian, mais en chemin, nous trouverons bien des indices…
Moiraine baissa les yeux sur son carnet de notes, comme si elle avait hâte de reprendre sa lecture.
— C’est tout ce que vous allez faire ? Alors que Lanfear est libre, et que d’autres Rejetés le sont peut-être aussi ?
— N’essaie pas de m’interroger, Perrin… Tu ignores quelles questions poser, et tu ne comprendrais pas la moitié des réponses, si je t’en donnais. Ce qui n’est pas au programme…
Perrin dansa d’un pied sur l’autre sous le regard glacial de l’Aes Sedai. À l’évidence, comprit-il, elle n’en dirait pas plus. La brûlure l’élançant sous sa chemise, il hésita un peu, puis se jeta à l’eau :
— Hum… Vous accepteriez de guérir mon… euh… stigmate ?
Ce n’était pas bien impressionnant, surtout après avoir été touché par un éclair, mais bon…
— Tu n’es plus mal à l’aise quand on utilise le Pouvoir sur toi, mon garçon ? Pour te répondre : non, je n’interviendrai pas. Ce n’est pas grave, et ça te rappellera la prudence dont tu ne devrais jamais te départir…
Par exemple quand je bombarde de questions une Aes Sedai ? Ou quand je commets l’erreur d’être franc avec elle ?
— Perrin, il y a autre chose ?
Le jeune homme se tourna vers la porte, mais il se ravisa.
— Un dernier point, oui… Si je vous dis qu’une femme se nomme Zarine, ça vous inspire quoi ?
— Au nom de la Lumière, que signifie cette question ?
— Une jeune fille… Elle est sur le bateau…
Perrin décida de ne pas en dire davantage. À Moiraine de découvrir que Zarine, une Quêteuse, savait qu’elle était une Aes Sedai et pensait retrouver le Cor de Valère en lui collant aux basques. S’il était résolu à ne plus rien garder d’important par-devers lui, il savait jouer au petit jeu des secrets, et Moiraine allait s’en apercevoir !
— Zarine… C’est un nom du Saldaea… Pour baptiser ainsi sa fille, une mère doit penser qu’elle sera formidablement belle. Le genre de splendeur qui s’alanguit sur des coussins, dans des palais merveilleux, tandis que des domestiques et des dames de compagnie s’affairent autour d’elle. (Moiraine eut l’ombre d’un sourire – mais son amusement sembla sincère.) S’il y a une Zarine à bord, Perrin, tu as peut-être une raison supplémentaire d’être prudent.
— C’était dans mes intentions…
Au moins, il savait maintenant pourquoi Zarine n’aimait pas son nom. Pas très adapté pour une Quêteuse, il fallait bien l’admettre.
Tant qu’elle ne se fait pas appeler « faucon »…
Quand Perrin fut monté sur le pont, il aperçut Lan, qui s’occupait de Mandarb. Assise sur un rouleau de corde, Zarine le regardait tout en aiguisant un de ses couteaux. Ses voiles levées, l’Oie des Neiges fendait glorieusement les flots.
Zarine ne quitta pas Perrin des yeux quand il passa devant elle pour aller se camper à la proue.
Regardant l’eau qui s’ouvrait devant le bateau comme une bonne terre arable sous le soc d’une charrue, Perrin réfléchit à ses rêves, aux Aiels et aux visions de Min au sujet des faucons et des éperviers.
La brûlure faisait vraiment mal. Bon sang ! sa vie n’avait jamais été si compliquée !
Rand s’éveilla d’un sommeil de brute, aussi fatigué qu’en s’endormant, et se redressa en sursaut, la cape qui lui tenait lieu de couverture glissant de son corps. La blessure au flanc récoltée à Falme l’élançait et il était gelé, car son feu agonisait. Mais il produisait encore assez de lumière pour faire danser les ombres…
C’était Perrin, j’en suis sûr ! Pas un rêve, mais mon ami, en chair et en os. Et j’ai failli le tuer. Par la Lumière ! je dois être plus prudent !
Transi, Rand ramassa une branche morte et tenta de tisonner les flammes. Dans les collines du Murandy, pas très loin de la Manetherendrelle, les arbres étaient plutôt rares, mais il avait trouvé assez de bois pour son feu – un combustible convenable, juste assez vieux pour avoir assez séché sans être pourri.
Avant que son tisonnier improvisé ait touché les braises, le jeune homme s’interrompit. Des chevaux approchaient. Une bonne dizaine, avançant lentement…
Je dois être prudent… Pas question de commettre une nouvelle erreur…
Les cavaliers entrèrent dans le cercle lumineux du feu et s’immobilisèrent. Le visage de ces gens n’était guère visible, dans la pénombre, mais il semblait s’agir de soldats portant un casque rond et un pourpoint recouvert de disques de métal disposés comme les écailles d’un poisson. Il y avait aussi une femme aux cheveux grisonnants et à l’air sévère. Elle portait une robe en laine, mais très bien coupée et ornée d’une broche d’argent à l’effigie d’un lion. Une négociante comme il en venait parfois à Champ d’Edmond pour acheter du tabac et de la laine. Une négociante et ses gardes du corps.
Je dois être prudent…, pensa Rand en se levant. Pas d’erreur, surtout…