Inflexibles, les trois femmes avaient insisté pour partager une cabine.
Surpris et décontenancé, Chin Ellisor, né et élevé à Tar Valon, n’était pas du genre à contester les décisions d’un trio d’Aes Sedai. Et si deux de ces femmes paraissaient vraiment très jeunes, eh bien, il arrivait que certaines Aes Sedai sortent à peine de l’adolescence…
Alors que les ruines disparaissaient de la vue d’Egwene, la nouvelle colonne de fumée devint plus nette et une autre, juste derrière, apparut au sortir d’un lacet du fleuve. Ici, la forêt cédait la place à une plaine hérissée de buttes généreusement dotées de végétation. Les arbres qui fleurissaient au printemps offraient à la vue un étourdissant éventail de couleurs et de formes – un grand spécimen au tronc très droit dont Egwene ignorait le nom arborait des fleurs blanches plus larges que les deux mains juxtaposées de la jeune femme. De temps en temps, des rosiers sauvages coloraient de blanc, de jaune ou de rouge les entrelacs de buissons aux feuilles d’un vert éblouissant. Après l’affligeant spectacle des villages incendiés, ce foisonnement de beauté naturelle avait quelque chose de gênant, comme si le cœur ne pouvait pas y être vraiment…
Egwene aurait aimé pouvoir interroger une Aes Sedai digne de sa confiance. Caressant sa bourse du bout des doigts, elle sentit les contours du ter’angreal qu’elle y gardait…
Depuis le départ de Tar Valon, elle avait essayé l’artefact presque toutes les nuits, et il n’avait jamais fonctionné deux fois de la même façon. À chaque occasion, elle s’était bien retrouvée au cœur de Tel’aran’rhiod, mais elle n’avait rien vu d’utile à part la Pierre de Tear – sans Sylvie pour lui révéler des informations. Bref, elle ne savait rien de neuf sur l’Ajah Noir…
Ses propres rêves, sans l’influence du ter’angreal, avaient été emplis d’images qui semblaient être des reflets du Monde Invisible. Rand y revenait régulièrement, brandissant une épée qui brillait plus fort que le soleil. Mais était-ce vraiment lui ? Et s’agissait-il pour de bon d’une épée ?
Dans les songes d’Egwene, Rand était menacé d’une multitude de façons, aucune ne semblant le moins du monde réelle. Dans l’un des plus fous, debout sur un plateau de jeu géant, entouré de pierres blanches et noires hautes comme des tours, il essayait d’échapper aux mains démesurées qui déplaçaient les pions, tentant de l’écraser avec.
Un rêve pareil devait avoir un sens. Il en avait probablement un, mais lequel, à part que quelqu’un – ou plutôt, deux personnes, semblait-il – menaçait la vie de Rand ?
Je ne peux pas l’aider, de toute façon… J’ai une mission à remplir, et j’ignore où il est – à part que c’est au minimum à cinq cents lieues d’ici.
Elle avait rêvé de Perrin, le voyant avec un loup, puis avec un faucon et un épervier qui se battaient sauvagement. Elle l’avait vu fuir un danger indéterminé, puis sauter d’une falaise en disant : « Il faut le faire. J’apprendrai à voler avant d’avoir atteint le fond… »
Egwene avait également rêvé à un Aiel, et ce songe-là paraissait aussi avoir un rapport avec Perrin, même si elle n’en aurait pas mis sa main au feu. Ensuite, elle avait vu Min passer sur un piège à loups et le traverser sans même s’en apercevoir…
Mat aussi avait défilé dans les songes de la jeune femme. Elle avait vu des dés tourner autour de lui – au moins, elle savait d’où lui venait cette image – puis le garçon avait été poursuivi par un homme qui n’était pas là. Un homme qui n’était pas là ? Même en réfléchissant, impossible de comprendre ce que ça voulait dire. Il y avait bien un poursuivant – voire plusieurs – mais d’une certaine façon, il était absent… Dans un autre rêve, Mat chevauchait ventre à terre vers une direction invisible qu’il devait absolument atteindre. Dans un autre encore, il était en compagnie d’une femme qui semblait jeter autour d’elle des fusées de feu d’artifice. Une Illuminatrice, fallait-il supposer. Cela dit, ça n’avait aucun sens quand même…
Egwene faisait bien trop de rêves pour continuer à s’y fier. Était-ce parce qu’elle utilisait trop le ter’angreal, ou simplement parce qu’elle l’avait sur elle ? Ou découvrait-elle tout bêtement le pain quotidien d’une Rêveuse ? Des songes désordonnés et frénétiques…
Des hommes et des femmes s’évadaient d’une cage puis se posaient une couronne sur la tête… Une femme tirait les fils d’un pantin – des fils qui aboutissaient, dans un autre rêve, entre les mains de marionnettes plus grandes, elles-mêmes reliées à des pantins géants que contrôlaient des poupées hautes comme des montagnes…
Des rois mouraient, des reines pleuraient, des batailles faisaient rage avant de disparaître dans les profondeurs de l’oubli…
Un régiment de Capes Blanches dévastait Deux-Rivières.
Comble de l’angoisse, Egwene avait même rêvé plusieurs fois aux Seanchaniens. Mais ces songes-là, emprisonnés dans un coin de son esprit, n’avaient aucun droit de cité dans sa conscience.
Toutes les nuits, bien sûr, elle voyait son père et sa mère.
Au moins, ça, elle savait pourquoi…
Je suis sur la piste de l’Ajah Noir, j’ignore ce que signifient mes rêves et je n’ai pas la moindre idée du mode d’emploi de ce maudit artefact. Alors que je meurs de peur, est-il étonnant que j’aie le mal du pays ?
Un moment, Egwene imagina combien il serait agréable d’entendre sa mère l’envoyer au lit – avec la certitude que tout irait mieux le lendemain, bien entendu.
Maman n’est plus là pour résoudre mes problèmes, ni papa pour me promettre de chasser les monstres cachés dans ma chambre. De toute façon, je n’y croirais plus, et c’est mon travail, désormais…
Que tout cela était loin, à présent. Egwene n’aurait pas voulu en revenir à ce temps-là – pas vraiment, en tout cas – mais elle en gardait un souvenir ému. Qu’il aurait été agréable de les revoir, de revivre quelques-uns de ces moments, d’entendre des voix chéries…
Surtout quand je ne porte pas l’anneau qui n’a qu’une seule face…
Egwene avait enfin consenti à prêter le ter’angreal à ses amies – les deux nuits où elle avait fait des rêves qui n’appartenaient qu’à elle. À sa grande surprise, se défaire de l’artefact avait été un crève-cœur. Et Nynaeve comme Elayne, si elles s’étaient réveillées en évoquant bel et bien le Monde des Rêves, n’avaient qu’à peine aperçu le Cœur de la Pierre. En d’autres termes, elles n’avaient rien glané d’utile.
L’épaisse colonne de fumée s’élevait maintenant droit devant la Grue Bleue. À environ deux lieues, estima la jeune femme. L’autre était à peine une volute à l’horizon. Il aurait pu s’agir d’un nuage, mais ce n’était sûrement pas le cas.
Alors qu’Egwene observait la berge semée de petits buissons entre lesquels les bandes de terre verdoyante se frayaient un chemin jusqu’au bord de l’eau, Elayne émergea sur le pont et vint rejoindre son amie devant le bastingage. Elle aussi était chaudement et sobrement vêtue. Une des victoires de Nynaeve, lors d’épiques débats. Selon Egwene, même en voyage, les Aes Sedai portaient toujours leurs plus beaux atours. Par exemple les riches tenues de soie qu’elle arborait toujours dans le Monde des Rêves… L’ancienne Sage-Dame avait objecté que le coût de la vie, en aval du fleuve, risquait d’être très élevé, même en tenant compte de la bourse bien pansue que la Chaire d’Amyrlin avait discrètement déposée au fond de son armoire. D’après les servantes, Mat ne mentait pas au sujet de la guerre civile au Cairhien et de ses conséquences inflationnistes. À la grande surprise d’Egwene, Elayne avait abondé dans le sens de Nynaeve : les sœurs marron, avait-elle souligné, portaient plus souvent de la laine que de la soie. Pressée de fuir les cuisines, la Fille-Héritière aurait accepté de revêtir des haillons pour se retrouver le plus loin possible des chaudrons à récurer.