— Aes Sedai, comme je voulais vous conduire au plus vite à destination, le choc fut très violent.
Ellisor s’épongea de plus en plus frénétiquement, sans doute parce qu’il craignait d’être accusé de sabotage par ses passagères.
— Nous sommes sacrément enlisés, mais il n’y a pas de voie d’eau, selon moi. Donc, aucune inquiétude à avoir. Un autre navire finira par arriver, et deux jeux de rames nous dégageront à coup sûr. Franchement, vous n’avez aucune raison de débarquer. Je le jure sur la Lumière !
— Tu veux quitter le navire ? demanda Egwene à Nynaeve. Ça te semble sage ?
— Bien entendu !
Nynaeve foudroya Egwene du regard. Ne s’en laissant pas conter, la jeune femme releva le défi. Un peu calmée, sa compagne exposa ses arguments :
— Selon le capitaine, un bateau peut arriver dans une heure. Ou dans un jour ou deux… Moi, je pense que nous ne pouvons pas nous permettre de perdre tant de temps. Il y a un village – Jurene, c’est ça, capitaine ? – à environ deux heures de marche. Si Ellisor renfloue son navire aussi vite qu’il l’espère, nous rembarquerons à Jurene, et l’affaire sera entendue. Il y fera escale, pour voir si nous y sommes. Dans le cas contraire, nous trouverons sûrement un autre navire au village, parce que les vaisseaux marchands s’y arrêtent volontiers, à cause des soldats andoriens…
» Me suis-je clairement expliquée ? Ou y a-t-il encore des questions ?
— Pas en ce qui me concerne, dit Elayne avant qu’Egwene ait pu ouvrir la bouche. Et ça me semble un bon plan. Tu partages mon opinion, Egwene ?
— S’il le faut, oui…
— Aes Sedai, intervint Ellisor, choisissez au moins la rive andorienne. Pensez à la guerre, aux pirates, aux pillards et aux soldats réguliers qui ne valent guère mieux. Vous avez vu ce qu’on a fait à mon bateau ?
— Du côté « Cairhien », nous n’avons vu personne, rappela Nynaeve. Et de toute façon, nous ne sommes pas sans défense, capitaine. Je ne marcherai pas six lieues alors que deux peuvent suffire.
— Bien sûr, Aes Sedai… (Le pauvre capitaine ruisselait désormais pour de bon de sueur.) Sans défense, ça, vous ne l’êtes pas… Je n’aurais jamais insinué une chose pareille…
Il s’épongea, mais il luisait toujours comme une pomme mouillée de rosée.
Nynaeve ouvrit la bouche pour parler, regarda Egwene et sembla modifier considérablement son discours :
— Je descends chercher mes affaires, dit-elle en regardant le vide, entre ses deux amies.
Puis elle se tourna vers Ellisor :
— Capitaine, préparez votre canot !
L’homme s’inclina et courut exécuter l’ordre avant même que Nynaeve ait tourné le dos.
— Quand l’une de vous dit « noir », souffla Elayne lorsque Nynaeve fut hors de vue, l’autre s’écrie « blanc ». Si vous continuez comme ça, nous n’arriverons jamais à Tear.
— Nous y arriverons, et même plus tôt que prévu, si Nynaeve consent à s’apercevoir qu’elle n’est plus la Sage-Dame de jadis. Nous sommes toutes des…
Egwene ravala le mot « Acceptées », car trop d’oreilles indiscrètes tournaient autour d’elles.
— Nous sommes toutes égales, désormais…
Elayne eut un soupir résigné.
Moins d’une demi-heure plus tard, le canot déposa à terre les trois femmes. Munies de bâtons de marche, leurs affaires dans des baluchons, elles se mirent en chemin alors que les rames de la Grue Bleue luttaient en vain contre le banc de sable.
Sans un regard en arrière, Egwene prit la tête de la colonne avant que Nynaeve ait eu l’occasion de le faire.
Lorsque l’ancienne Sage-Dame et elle l’eurent rattrapée, Elayne coula un regard plein de reproche à la villageoise.
Marchant à côté de Nynaeve, la Fille-Héritière lui fit part des déductions d’Egwene au sujet de l’Homme Gris qui traquait Mat.
— Eh bien, il devra se débrouiller seul, dit simplement l’ancienne Sage-Dame sans paraître plus émue que ça.
Après quelques autres tentatives infructueuses, Elayne renonça à alimenter la conversation, et l’excursion continua dans un silence pesant.
Les bosquets qui poussaient sur la berge avaient très rapidement dissimulé la Grue Bleue. Si peu denses qu’ils fussent, les trois femmes évitèrent de les traverser, car la Lumière seule savait ce qui pouvait s’y cacher.
— Si nous rencontrons des pirates, annonça Egwene, j’ai bien l’intention de me défendre. Ici, il n’y a pas de Chaire d’Amyrlin pour nous surveiller.
Nynaeve fit bien évidemment la moue.
— Si besoin est, lança-t-elle à personne en particulier, nous effraierons les pirates comme nous avons flanqué la trouille aux Capes Blanches… S’il n’y a pas d’autres solutions…
— Vous seriez gentilles de parler d’autre chose ? demanda Elayne. J’aimerais atteindre ce village sans…
Elle ne finit jamais sa phrase, car une silhouette tout de gris et de marron vêtue jaillit d’un buisson, pratiquement sous son nez.
38
Les Promises de la Lance
Egwene laissa le saidar déferler en elle avant même qu’un cri ait fini de quitter sa gorge. Du coin de l’œil, elle vit la même aura envelopper Elayne. Un moment, elle se demanda si Ellisor, les ayant entendues, allait leur envoyer du secours. Après tout, la Grue Bleue était à moins d’une demi-lieue de là.
Puis elle oublia toute idée d’assistance et entreprit au contraire de modeler le flot d’Air et de Feu pour le transformer en éclairs. Dans le silence revenu, elle aurait cru entendre siffler ces armes mortelles.
Les bras croisés, l’air déterminée mais sereine, Nynaeve n’avait pas bronché. Parce qu’elle avait vu la première ce qu’Egwene venait à peine de remarquer ? Ou parce qu’elle n’était pas assez furieuse, de toute façon, pour accéder à la Source Authentique ?
En tout cas, la personne qui venait de jaillir de nulle part était une femme à peine plus vieille qu’Egwene, même si elle la dominait d’une bonne tête.
La jeune femme ne se coupa pas pour autant du saidar. Si les hommes étaient souvent assez naïfs pour se sentir en sécurité face à une représentante du « sexe faible », Egwene avait depuis longtemps renoncé aux illusions de ce genre. Dans un coin de sa tête, elle nota cependant que l’aura d’Elayne avait disparu. La Fille-Héritière avait besoin de sérieux cours de réalisme…
C’est vrai qu’elle n’a jamais été prisonnière des Seanchaniens…
Même si elle ne portait pas d’arme, la femme qui se tenait devant elles n’était pas du genre qu’un mâle – même frappé de déficience intellectuelle – aurait tenu pour inoffensif.
Les yeux bleu-vert, les cheveux cuivrés coupés court, à l’exception d’une natte qui lui tombait sur les épaules, elle portait une tenue parfaite pour le camouflage dans tous les environnements comportant de la terre ou des rochers. Pour avoir entendu des descriptions, par le passé, Egwene sut immédiatement qu’elle avait affaire à une Aielle.
En la regardant mieux, elle éprouva une étrange sympathie pour la guerrière. Comment cela se faisait-il ?
On croirait la cousine de Rand…
Cette explication n’apaisa quand même pas la curiosité d’Egwene.
Au nom de la Lumière ! que fait-elle ici ? Depuis la guerre, les Aiels n’ont plus quitté leur désert.
Toute sa vie, Egwene avait entendu parler de la cruauté des Aiels. Et les Promises de la Lance, la version féminine des terribles guerriers, ne passaient pas pour plus clémentes que leurs équivalents masculins. Pourtant, la jeune femme n’éprouvait plus la moindre angoisse – au contraire, elle était très énervée d’avoir cédé à la panique, au début. Tant que le saidar alimentait le Pouvoir de l’Unique, au fond d’elle-même, elle n’avait rien à craindre de personne.