N’était une sœur pleinement formée… Mais aucune autre femme, serait-ce une Aielle, ne peut me menacer.
— Je me nomme Aviendha, dit la guerrière. Je viens du clan des Sept Vallées, et j’appartiens aux Aiels Taardad… (Son ton resta aussi neutre et aussi imperturbable que son expression.) Je suis une Far Dareis Mai, ce que vous appelez une Promise de la Lance. (Elle se tut un moment, étudiant les trois jeunes femmes.) Vous n’avez pas le visage qui convient, mais nous avons vu vos bagues… Chez vous, il existe l’équivalent de nos Matriarches – des Aes Sedai, je crois… Faites-vous partie des sœurs de la Tour Blanche ?
Un moment, Egwene se sentit mal à l’aise. Qui était le nous en question ? Regardant alentour, elle ne vit rien de suspect derrière les buissons, et ce dans un cercle de vingt bons pas de rayon.
S’il y avait d’autres Aielles, elles devaient être dans le bosquet suivant, à plus de deux cents pas de là. Ou dans le suivant encore, au double de distance. En d’autres termes, trop loin pour être dangereuses.
Sauf si elles ont des arcs…
Et à condition d’être de très bonnes archères. À Deux-Rivières, durant les compétitions de Bel Tine ou du Jour du Soleil, seuls les meilleurs concurrents parvenaient à être précis à des distances pareilles.
De toute façon, Egwene pouvait foudroyer d’un éclair quiconque s’amuserait à la prendre pour cible…
— Nous sommes bien des sœurs de la Tour Blanche, répondit très calmement Nynaeve.
Elle s’efforçait de ne pas regarder autour d’elle, enfin de ne pas en avoir l’air, avec une concentration qui gâchait tous ses effets. Même Elayne ne pouvait pas s’en empêcher…
— Maintenant, quant à savoir si nous sommes aussi sages que vos Matriarches… Que veux-tu de nous, petite ?
Aviendha eut un sourire désarmant. Elle était vraiment très mignonne, constata Egwene, même si jusque-là, elle avait fait beaucoup d’efforts pour le cacher.
— En tout cas, tu parles comme une Matriarche… Toujours directe, et très peu de patience pour les imbéciles… (Le sourire se volatilisa, mais le ton d’Aviendha resta serein.) L’une d’entre nous est très grièvement blessée – peut-être à mort, pour ce que j’en sais. Les Matriarches arrachent souvent des gens à la mort. J’ai entendu dire que les Aes Sedai faisaient d’encore plus grands miracles. Aiderez-vous ma compagne ?
Egwene en resta un moment sans voix.
Une de ses amies se meurt ? Et elle nous demande de l’aide comme si elle voulait que nous lui prêtions un peu de farine ?
— Je l’aiderai si c’est possible, répondit Nynaeve. Aviendha, je ne peux rien te promettre. Malgré mes efforts, elle peut mourir quand même.
— La mort vient pour tout le monde… Tout ce que nous pouvons choisir, c’est la manière de l’affronter. Je vais vous conduire jusqu’à notre amie…
Deux nouvelles Aielles jaillirent du néant, à moins de dix pas de là – en fait, elles étaient cachées pour l’une dans un repli de terrain qu’Egwene aurait cru insuffisant pour dissimuler un chien, et pour l’autre dans des herbes qu’il fallait être très optimiste pour qualifier de « hautes ».
Elles abaissèrent leur voile noir – un choc pour Egwene, car les Aiels des deux sexes, selon Elayne, se voilaient uniquement quand ils prévoyaient de tuer – et dénouèrent puis laissèrent reposer sur leurs épaules l’écharpe qui leur servait à s’envelopper la tête.
Une des femmes avait les mêmes cheveux cuivrés qu’Aviendha. L’autre était une rousse de feu aux yeux bleus. Pas plus vieilles qu’Egwene et Elayne, elles semblaient bien résolues à se servir des lances qu’elles brandissaient.
La rousse tendit ses armes à Aviendha. Un long couteau à la lame très large, un carquois plein de flèches et un arc court qui semblait en corne. Lorsqu’elle se fut équipée, le couteau et le carquois à la ceinture et l’arc en bandoulière, l’Aielle saisit les quatre courtes lances à la pointe acérée et la petite rondache que l’autre guerrière avait gardées pour elle. Comme ses compagnes, Aviendha trimballait cette panoplie aussi naturellement qu’une villageoise de Champ d’Emond arborait un foulard.
— Suivez-moi, dit-elle, repartant vers les buissons que le trio avait dépassés un peu plus tôt.
Egwene se coupa enfin du saidar. Si elles entendaient la transpercer avec leurs lances, les Aielles seraient trop rapides pour qu’elle ait le temps de se défendre. Mais ce n’était pas l’intention de ces femmes, même si elles se montraient méfiantes…
Mais que se passera-t-il si Nynaeve ne parvient pas à soigner leur amie ? J’aimerais vraiment qu’elle nous consulte, avant de prendre des décisions qui nous engagent toutes les trois.
Alors que le petit groupe se dirigeait vers les arbres, les Aielles sondèrent les environs comme si elles s’attendaient à y repérer des ennemis aussi doués qu’elles pour le camouflage. Aviendha ouvrant la marche, Nynaeve se porta à sa hauteur.
— Je suis Elayne de la maison Trakand, Fille-Héritière de la reine Morgase d’Andor.
Tout ça dit sur un ton neutre, comme si la jeune femme parlait de la pluie et du beau temps.
Egwene faillit s’en emmêler les pinceaux.
Par la Lumière ! elle perd la tête ? Andor a joué un rôle capital dans la guerre des Aiels. Ça fait peut-être vingt ans, mais ce peuple est réputé pour sa mémoire…
— Je me nomme Bain, du clan la Roche Noire, des Aiels Shaarad, répondit simplement une des guerrières.
— Moi, je suis Chiad, dit l’autre, une blonde plus petite que ses deux compagnes, du clan de la Rivière de Pierre, des Aiels Goshien…
— Je m’appelle Egwene al’Vere, se présenta Egwene.
Voyant que les Aielles semblaient sur leur faim, elle ajouta :
— Fille de Marin al’Vere, de Champ d’Emond, sur le territoire de Deux-Rivières.
Cette information sembla satisfaire les guerrières. Pourtant, cette filiation devait leur sembler aussi opaque que les clans et les sous-clans dont elles parlaient comme si les non-Aiels n’avaient dû connaître que ça.
Ce sont des structures familiales… Plus ou moins.
— Vous êtes des premières-sœurs ? demanda Bain, s’adressant apparemment aux trois jeunes femmes.
Prenant le mot « sœur » dans l’acception que lui donnaient les Aes Sedai, Egwene répondit d’un « oui » franc et massif.
— Non, lâcha Elayne exactement au même moment.
Chiad et Bain se regardèrent comme si elles doutaient fortement de la santé mentale des deux jeunes femmes.
— Premières-sœurs, dit Elayne d’un ton professoral, désigne des femmes qui ont la même mère. Deuxièmes-sœurs s’utilise quand leurs mères sont sœurs… (Elle se tourna vers les guerrières.) Nous ne savons pas grand-chose de votre peuple, il faut nous en excuser. Je pense souvent à Egwene comme si elle était ma première-sœur, mais en réalité, nous ne sommes même pas parentes.
— Alors, pourquoi ne prononcez-vous pas vos vœux devant votre Matriarche ? demanda Chiad. Bain et moi sommes devenues premières-sœurs…
Egwene ne put dissimuler sa confusion.
— Comment peut-on le devenir ? Soit on a la même mère, soit on ne l’a pas, non ? Maintenant, ne vous vexez surtout pas… Le peu que je sais sur les Promises de la Lance, c’est Elayne qui me l’a appris. Je sais que vous vous battez comme des lionnes et que vous ne vous intéressez pas aux hommes, et c’est à peu près tout.