Elayne regarda son amie comme si elle venait de perdre la raison.
— Nager ? fit Jolien, très dubitative. Tu veux dire… aller dans l’eau ? Toute cette eau, et sans rien pour se tenir ? (Elle frissonna.) Aes Sedai, avant de traverser le Mur du Dragon, je n’avais jamais vu un cours d’eau que je ne pouvais pas enjamber. La Rivière de Pierre… Certains disent qu’il y avait de l’eau dans son lit, jadis, mais ce sont des fadaises. Elle est remplie de pierres, et c’est tout. Les plus anciens récits des Matriarches et des chefs de clan racontent qu’il n’y a jamais rien eu d’autre depuis le jour où notre clan, se séparant de celui de la Haute Plaine, revendiqua ce territoire. Nager ! Nager !
Jolien serra plus fort sa lance, comme si elle désirait en découdre avec ce mot. D’instinct, Bain et Chiad s’éloignèrent d’un pas de plus du bord de l’eau.
Egwene soupira – et rosit quand elle croisa le regard d’Elayne.
Très chère, je ne suis pas une Fille-Héritière, pour savoir toutes ces choses… Mais j’apprendrai, c’est certain…
Regardant les Aielles, Egwene dut reconnaître qu’elle ne les avait pas calmées, bien loin de là.
Si elles tentent quelque chose, je les contiendrai avec une invocation d’Air.
Saurait-elle maîtriser quatre personnes en même temps ? Elle n’en savait rien, mais ça ne l’empêcha pas de s’ouvrir au saidar, de préparer le tissage de Pouvoir et d’attendre, très sereine.
Le Pouvoir pulsait en elle, avide de se déchaîner. Du coin de l’œil, elle remarqua qu’aucune aura n’entourait Elayne – qui secouait de nouveau furieusement la tête.
— Je ne ferais jamais de mal à une Aes Sedai, dit soudain Aviendha. Vous devriez le savoir, mais… Que Dailin survive ou non, ça ne changera rien. Pas question que je lève un jour une lance contre une femme. Et encore moins contre une Aes Sedai.
Egwene eut le sentiment, assez pénible, somme toute, que l’Aielle essayait de calmer le jeu.
— Je le sais, fit Elayne comme si elle répondait à Aviendha, mais en s’adressant en réalité à Egwene. Personne n’en sait très long sur ton peuple, mais on m’a dit que vous ne maltraitiez jamais une femme, sauf si elle est… mariée à la Lance, c’est comme ça qu’on dit ?
Bain parut estimer que la Fille-Héritière passait une fois de plus à côté de la vérité.
— Il n’en va pas exactement ainsi, Elayne… Si une femme qui n’est pas mariée à la Lance m’attaque avec une arme, je lui en ferai passer l’envie très violemment, tu peux me croire. Un homme… Un homme peut penser qu’une femme de chez vous est « mariée » parce qu’elle porte des armes… Je ne sais pas trop, les hommes sont si bizarres…
— Oui, bien sûr, dit Elayne. En résumé, tant que nous ne vous attaquons pas avec des armes, nous n’avons rien à craindre de vous.
Les quatre Aielles semblaient vraiment troublées. Histoire de ponctuer son discours, la Fille-Héritière jeta un regard appuyé à son amie.
Egwene ne se coupa pourtant pas du saidar. Tout ce qu’Elayne avait appris n’était pas parole sainte, y compris lorsque les Aielles disaient la même chose. De plus, sentir le saidar en elle était délicieux…
Nynaeve souleva la tête de Dailin et entreprit de lui faire boire sa préparation.
— Allons, courage ! Je sais que c’est infect, mais il faut tout avaler !
Dailin s’étrangla à moitié mais but quand même.
— Même si vous nous attaquiez, Aes Sedai, dit Aviendha à Elayne, nous ne vous frapperions pas… (Elle garda pourtant un œil sur Nynaeve et Dailin.) Avant la Dislocation du Monde, dit-on, nous servions les Aes Sedai. Aucun récit ne précise comment et en quoi, mais une chose est sûre : nous n’avons pas été à la hauteur. C’est peut-être le péché qui nous a valu l’exil dans la Tierce Terre. Je n’en sais rien, et personne n’en a la moindre idée, à part peut-être les Matriarches et les chefs de clan – qui garderont à tout jamais le secret. En tout cas, si nous trahissons une nouvelle fois les Aes Sedai, il est écrit qu’elles nous détruiront.
— Bois tout ! marmonna Nynaeve. Des épées ! Des épées et des muscles, et pas de cerveau !
— Nous ne vous détruirons pas, affirma Elayne.
Aviendha acquiesça.
— Si tu le dis, Aes Sedai… Mais les anciens récits sont très clairs sur un point : nous ne devons jamais combattre les Aes Sedai. Si vous me bombardez avec vos éclairs et vos torrents de feu, je danserai sur votre musique, mais je ne vous ferai aucun mal.
— Blesser les gens ! grogna Nynaeve. (Elle reposa la tête de Dailin et lui palpa le front.) Blesser des femmes !
Aviendha fronça de nouveau les sourcils, et d’autres Aielles l’imitèrent.
— Torrents de feu ? Aviendha, que sont ces « torrents de feu » ?
La guerrière parut ne pas en croire ses oreilles.
— Tu l’ignores ? Dans les anciens récits, les Aes Sedai les contrôlent. On dit que ce sont des armes terribles, mais je n’en sais pas plus. Hélas, nous avons oublié énormément de choses, au fil des siècles.
— La Tour Blanche en a peut-être oublié aussi, dit Egwene.
J’en ai entendu parler dans ce rêve qui n’en était pas un. Un songe aussi réel que Tel’aran’rhiod, j’en prendrais le pari contre Mat en personne !
— Pas le droit ! rugit Nynaeve. Personne n’a le droit de déchiqueter ainsi des corps. Ce n’est pas juste !
— Est-elle en colère ? demanda Aviendha, inquiète.
Chiad, Bain et Jolien ne semblaient guère plus rassurées.
— Tout va bien, les rassura Elayne.
— C’est même mieux que ça ! s’écria Egwene. Elle s’énerve, et c’est ce qui pouvait arriver de plus souhaitable.
L’aura du saidar enveloppa soudain l’ancienne Sage-Dame. Alors qu’Egwene et Elayne tendaient le cou pour mieux voir, Dailin se redressa en sursaut et cria à s’en casser les cordes vocales. Aussitôt, Nynaeve la força à se rallonger, et l’aura disparut quelques instants après. Les yeux de nouveau clos, la blessée resta allongée, le souffle heurté.
Je l’ai vue faire…, pensa Egwene. Enfin, je crois…
Avait-elle vraiment distingué les multiples flux que Nynaeve avait tissés ensemble à une vitesse qui dépassait l’entendement ? C’était comme fabriquer quatre tapis en même temps avec un bandeau sur les yeux. Un exploit impensable…
Nynaeve utilisa le pansement ensanglanté pour nettoyer le ventre de Dailin, éliminant des fragments de sang séché en même temps que du fluide vital tout frais. Il n’y avait plus de plaie, pas de cicatrice, juste une peau régénérée nettement plus claire que sur le visage de l’Aielle.
Avec une grimace, Nynaeve ramassa tous les tissus souillés et les jeta dans l’eau.
— Finissez de la laver, dit-elle, et habillez-la, parce qu’elle a très froid. Préparez à manger, surtout. Elle sera morte de faim, à son réveil.
Sur ces mots, l’ancienne Sage-Dame s’accroupit au bord de l’eau afin de se laver les mains.
39
Des fils dans la Trame
Jolien posa une main tremblante sur l’abdomen de Dailin, à l’endroit de la blessure. Touchant du bout des doigts une peau parfaitement lisse, elle poussa un petit cri, comme si elle n’en croyait pas ses yeux.
Nynaeve se redressa et se sécha les mains sur le devant de sa robe. À contrecœur, Egwene dut admettre que la laine se prêtait mieux à cet usage que la soie ou le velours.
— Je vous ai dit de la laver et de l’habiller, rappela l’ancienne Sage-Dame.
— Oui, oui, Matriarche ! s’écria Jolien.
Chiad, Bain et elle bondirent sur leurs pieds pour exécuter ces ordres. Aviendha eut un étrange éclat de rire qui semblait très proche des larmes.