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— J’ai failli avoir une attaque quand tu leur as révélé ta véritable identité. N’as-tu pas craint qu’elles tentent de te tuer ou de te capturer ? La guerre des Aiels est encore toute fraîche, et malgré leurs belles déclarations – par exemple, quand elles disent ne jamais faire de mal à des femmes qui ne portent pas de lances – je crois que nos « amies » seraient capables d’étriper n’importe qui.

Elayne secoua tristement la tête.

— Je viens de mesurer à quel point je suis ignorante au sujet des Aiels, c’est vrai, mais on m’a toujours dit qu’ils ne considéraient pas comme un véritable conflit ce que nous nommons la guerre des Aiels. La réaction de ces femmes, face à moi, laisse penser que cette partie de ma formation est fiable. Ou est-ce parce que ces guerrières m’ont prise pour une Aes Sedai ?

— Ces gens sont bizarres, je sais, mais qui ne tiendrait pas trois ans de combat pour une guerre ? Même si les Aiels passent leur temps à s’entre-tuer, une guerre reste une guerre !

— Pas pour eux… Des milliers d’Aiels traversèrent la Colonne Vertébrale du Monde, mais ils se voyaient comme des justiciers – ou des bourreaux – venus punir le roi Laman parce qu’il avait osé couper Avendoraldera… Pour eux, ce n’était pas une guerre, mais une expédition punitive.

Selon un cours de Verin, Avendoraldera était une pousse de l’Arbre de Vie offerte au Cairhien par les Aiels quelque cinq cents ans plus tôt – un gage de paix incroyable accompagné du droit de traverser le désert, un privilège normalement réservé aux colporteurs, aux trouvères et aux Gens de la Route. Depuis, la prospérité du Cairhien reposait sur le commerce de l’ivoire, du parfum, des épices et surtout de la soie – tout ça avec des pays situés au-delà du désert des Aiels. Verin elle-même ignorait comment les Aiels avaient pu se procurer une pousse d’Avendesora. Primo, parce que l’Arbre de Vie, tous les grimoires s’accordaient sur ce point, ne produisait pas de graines. Secundo, parce que nul ne savait où il pouvait bien être. Quelques informations à l’évidence fausses circulaient à ce sujet, mais de toute façon, l’arbre mythique ne pouvait avoir aucun rapport avec les Aiels. Ce n’était sûrement pas lui qui expliquait pourquoi les Aiels appelaient « Frères d’Eau » les habitants du Cairhien, ni pourquoi ils insistaient pour que les caravanes de marchands arborent un étendard orné d’une feuille à trois pointes typique…

À contrecœur, Egwene comprenait que les Aiels aient déclenché une guerre – même s’ils estimaient que ce n’en était pas une – parce que le roi Laman avait coupé leur cadeau pour se fabriquer un trône unique au monde. Le Péché de Laman, disait-on souvent. Toujours selon Verin, le droit de passage commercial était caduc depuis le début de cette guerre. De plus, aucun citoyen du Cairhien s’aventurant dans le désert n’avait plus la moindre chance d’en revenir. À ce qu’on disait, ces fous étaient « vendus comme des animaux » dans ces mêmes terres situées au-delà du désert. Mais Verin elle-même ne parvenait pas à comprendre comment on pouvait « vendre » un être humain.

— Egwene, dit soudain Elayne, tu sais qui est Celui qui Vient avec l’Aube, n’est-ce pas ?

Les yeux rivés sur le dos de Nynaeve, toujours très loin devant, Egwene eut un soupir agacé.

Elle a l’intention de faire la course jusqu’à Jurene ?

Puis elle assimila pour de bon ce que venait de dire son amie… et s’arrêta net.

— Tu veux dire que… ?

— C’est ce que je pense, en tout cas… Je ne sais pas grand-chose sur les Prophéties du Dragon, mais j’en connais quelques-unes. En particulier celle qui dit que le Dragon naîtra sur un versant du pic du Dragon et aura pour mère une Promise mariée à aucun homme… Egwene, Rand a toutes les caractéristiques d’un Aiel. Il ressemble aussi aux portraits de Tigraine que j’ai vus, mais elle a disparu avant sa naissance, et il semble peu probable qu’elle soit sa mère. Je parierais que Rand est le fils d’une Promise de la Lance.

Egwene se remit en route. Plongée dans ses souvenirs, elle repensa à tout ce qu’elle savait sur la naissance et la jeunesse de Rand. Après la mort de Kari, il avait été élevé par Tam, mais si Moiraine disait la vérité, il ne pouvait pas s’agir de ses véritables parents. À l’occasion, Nynaeve avait paru garder pour elle un secret concernant les origines de Rand.

Mais je ne pourrais pas le lui arracher, même sous la torture !

Les deux amies rattrapèrent finalement l’ancienne Sage-Dame. Egwene continua à méditer sombrement, Nynaeve garda le regard braqué devant elle, comme si elle voyait déjà Jurene et le bateau providentiel, et Elayne les regarda, accablée de les voir se comporter comme si elles étaient deux gamines en colère à cause du partage inégal d’un gâteau – selon elles, en tout cas.

Après une longue marche silencieuse, la Fille-Héritière n’y tint plus :

— Nynaeve, tu t’en es très bien tirée… Je veux parler de la guérison et de tout le reste. Les Aielles n’ont pas douté un instant que tu étais une Aes Sedai. Et grâce à ton assurance, elles ont cru la même chose de nous…

— Du bon travail, oui, concéda Egwene un peu plus tard. Je n’avais jamais prêté vraiment attention à ce qui se passe pendant une guérison. À côté, lancer des éclairs paraît aussi simple que de préparer des galettes d’avoine.

— Merci du compliment, fit Nynaeve, sincèrement surprise et ravie.

Elle tendit le bras et tira très légèrement sur les cheveux d’Egwene, un geste qu’elle affectionnait à l’époque où sa protégée était enfant.

Mais je ne suis plus une petite fille !

Le moment d’intimité passa en un clin d’œil, et le silence armé reprit ses droits. Agacée, Elayne émit un soupir sonore qui ne mina pas la détermination des deux belligérantes.

Même s’il leur fallut s’écarter un peu de l’eau pour contourner des broussailles peu engageantes, les trois femmes couvrirent très rapidement un bon quart de lieue supplémentaire. Nynaeve tenant à ne pas traverser les bosquets, Egwene obéit, mais pensa très fort qu’ils n’étaient quand même pas tous truffés d’Aielles. Cela dit, considérant la petite taille des obstacles naturels, les détours ne rallongèrent pas beaucoup la distance à parcourir.

Elayne prit cependant la précaution de surveiller les bosquets, même de loin, et ce fut donc elle qui poussa un cri d’alarme :

— Attention !

Egwene tourna la tête et vit des hommes jaillir d’un bosquet, leur fronde tournant au-dessus de leur tête. Alors qu’elle s’ouvrait au saidar, quelque chose heurta sa tempe et elle sombra dans l’inconscience.

Egwene sentit que son corps se balançait – ou plus précisément, que quelque chose oscillait sous elle. Sa tête lui faisant atrocement mal, elle tenta de la toucher, mais ses mains refusèrent de bouger, une sensation de brûlure, au niveau des poignets, laissant penser qu’elles étaient entravées.

— … mieux que rester là toute la journée à attendre la nuit, dit soudain une voix d’homme rauque. Qui sait si un autre bateau n’arrivera pas bientôt ? De toute façon, je n’aime pas celui-là… Sa coque est pleine de trous.

— Tu ferais mieux de prier pour qu’Adden croie que tu as vu les bagues avant de prendre ta décision, dit un autre homme. Il veut une cargaison bien grasse, pas des femmes, je crois…

Le premier homme marmonna quelque chose d’obscène sur ce qu’Adden pouvait faire avec son bateau troué et ses fichues cargaisons.

Egwene ouvrit les yeux. Alors que des points argentés dansaient dans son champ de vision, elle crut vomir en voyant le sol défiler sous sa tête. Attachée en travers d’une selle, les chevilles et les poignets entravés par une seule corde qui courait sous son ventre, elle avait la tête en bas, les cheveux frôlant la poussière.