Adden ramassa sur la table un des objets avec lesquels il jouait. Un anneau d’or reconnaissable entre des milliers.
Egwene étouffa un petit cri et palpa les doigts de sa main droite.
Ils m’ont pris la bague au serpent !
— Je n’aime pas ça, maugréa l’homme à l’oreille coupée. Des Aes Sedai… Chacune de ces femmes peut nous tuer… Que la bonne Fortune m’emporte ! Coke, tu es bien un fou furieux, et je devrais te trancher la gorge, comme à un de ces crétins de matelots. Que se passera-t-il si une de ces femmes se réveille avant l’arrivée de notre homme ?
— Elles vont dormir pendant des heures, affirma un gros type à la voix rocailleuse et à la bouche édentée. Ma grand-mère m’a appris à préparer la potion qu’on leur a fait boire. Elles dormiront jusqu’à l’aube, et il viendra bien avant ça.
Egwene comprit d’où lui venaient le goût de vin aigre et la sensation d’amertume.
Mon gars, ta grand-mère était une sacrée menteuse ! Dommage qu’elle ne t’ait pas étranglé dans ton berceau, au fait…
Avant l’arrivée du mystérieux client qui croyait pouvoir acheter des Aes Sedai – comme un fichu Seanchanien – Egwene se faisait fort d’avoir réveillé ses deux amies.
Elle rampa jusqu’à Nynaeve. À première vue, elle dormait à poings fermés. Du coup, la méthode la plus simple semblait s’imposer.
Egwene secoua l’ancienne Sage-Dame, qui ouvrit aussitôt les yeux.
— Que… ?
Egwene plaqua une main sur la bouche de son amie.
— Nous sommes prisonnières…, dit-elle. Il y a une dizaine de bandits dans la pièce d’à côté, et au moins dix fois plus dehors. Ils nous ont donné une potion censée nous faire dormir, mais l’effet n’est pas convaincant… Tu te souviens, maintenant ?
Nynaeve dégagea son épaule de la prise d’Egwene.
— Oui, souffla-t-elle. (Elle fit une étrange grimace, tordant bizarrement les lèvres.) De la racine de bon-sommeil… Ces idiots nous ont donné de la racine de bon-sommeil mélangée à du vin – enfin, à du vinaigre, plutôt. Voyons si tu te souviens de mes leçons. Comment agit la racine de bon-sommeil ?
— Elle guérit les maux de tête, afin qu’on puisse s’endormir… Oui, les pauvres imbéciles ! Ce gros idiot a mal écouté les conseils de sa grand-mère. La potion a soulagé notre migraine et nous a un peu étourdies, c’est tout !
— Exactement, approuva Nynaeve. Dès que nous aurons réveillé Elayne, nous les remercierons à notre façon, ces abrutis !
Nynaeve se leva et alla s’accroupir près de la Fille-Héritière.
— J’ai vu près de cent hommes quand nous sommes arrivés ici, murmura Egwene. Pour une fois, tu ne m’en voudras pas d’utiliser le Pouvoir comme une arme, je suppose ? Au fait, quelqu’un doit venir nous acheter. J’ai l’intention de secouer un peu ce personnage, histoire qu’il marche dans la Lumière jusqu’à la fin de ses jours.
Nynaeve était toujours penchée sur Elayne, et aucune des deux ne bougeait.
— Que se passe-t-il ?
— Elle est grièvement blessée… Une fracture du crâne, je crois… Sa respiration m’inquiète… Egwene, elle agonise, exactement comme Dailin.
— Tu peux intervenir ?
Egwene tenta de se remémorer tous les flux que Nynaeve avait combinés pour guérir l’Aielle, mais elle n’alla pas au-delà de trois.
— Il faut que tu la sauves !
— Ils m’ont pris ma sacoche d’herbes…, souffla Nynaeve. Sans ça, je ne peux rien faire…
Stupéfiée, Egwene comprit que l’ancienne Sage-Dame était au bord des larmes.
— Que la Lumière les brûle tous ! je suis impuissante ! (Nynaeve prit Elayne par les épaules, comme si elle entendait la secouer pour la ramener à la vie.) Voilà qui ne se passera pas comme ça, ma fille ! Je ne t’ai pas amenée jusque-là pour que tu meures ! Bon sang ! j’aurais dû te laisser à tes chaudrons ! Ou t’attacher dans un sac et te confier à Mat, histoire qu’il te ramène à ta mère. Tu ne me mourras pas sur les bras, c’est compris ? Je te l’interdis !
L’aura du saidar enveloppa soudain l’ancienne Sage-Dame.
Elayne ouvrit les yeux et la bouche. Pour étouffer son cri, Egwene lui plaqua les mains sur les lèvres. Mais lorsque ses paumes entrèrent en contact avec la peau de la Fille-Héritière, le flux thérapeutique tumultueux de Nynaeve emporta la jeune femme comme si elle était un brin de paille pris dans le champ d’action d’un tourbillon. Gelée jusqu’à la moelle des os, Egwene eut le sentiment que toute sa chaleur la désertait pour ne plus laisser d’elle qu’une masse de chair sans vie. Alors que tout tournait autour d’elle, le monde s’évanouit dans un vortex de sensations contradictoires. L’impression de tomber, de s’envoler, de tourner sur elle-même et de sombrer dans le vide…
Lorsque cela cessa, Egwene, le souffle court, baissa les yeux sur son amie. Très calme, la Fille-Héritière regardait la main que la villageoise de Champ d’Emond lui pressait toujours sur la bouche.
Le mal de tête d’Egwene n’était plus qu’un mauvais souvenir. L’intervention de Nynaeve, même si la jeune femme n’en avait pas bénéficié directement, avait suffi pour lui rendre toute son intégrité physique.
De l’autre côté de la porte, il ne se passait rien de spécial. Si Elayne avait crié – ou Egwene, pour ce qu’elle en savait – Adden et ses complices n’avaient rien entendu.
À quatre pattes, la tête baissée, Nynaeve tremblait comme une feuille.
— Par la Lumière…, souffla-t-elle. Le faire comme ça, c’était… c’était comme m’écorcher vive… (L’ancienne Sage-Dame baissa les yeux sur Elayne.) Comment vas-tu, petite ?
La Fille-Héritière écarta les mains d’Egwene.
— Fatiguée… Et affamée… Où sommes-nous ? J’ai vu des hommes avec des frondes…
Egwene résuma la situation à son amie, dont le visage s’assombrit.
— Et maintenant, ajouta Nynaeve d’un ton dur, nous allons montrer à ces chiens de quel bois nous nous chauffons.
Une nouvelle fois, l’aura du saidar l’enveloppa.
Elayne se releva péniblement, la lueur du Pouvoir l’auréolant aussi.
Lorsque les trois femmes regardèrent de nouveau par les craquelures, pour voir à quoi elles devaient s’attendre exactement, elles découvrirent que trois Myrddraals venaient d’entrer dans la pièce.
Leur cape noire immobile comme celle d’une statue de marbre, ils se tenaient près de la table. À part Adden, les autres bandits avaient tous reculé, se plaquant contre les murs, les yeux baissés sur leurs chaussures pour ne pas voir les monstres. Derrière sa table, Adden soutenait le regard sans yeux des Blafards, mais de la sueur ruisselait sur ses joues, creusant des sillons dans la crasse.
Un des Myrddraals ramassa un anneau, sur la table. Egwene vit qu’il n’y avait pas seulement des bagues au serpent dans le lot qu’Adden avait manipulé.
L’œil collé à une craquelure, Nynaeve étouffa un petit cri tout en tirant sur le col de sa robe.
— Trois Aes Sedai…, siffla le Demi-Humain, amusé – chez lui, la joie s’exprimait par une sorte de grincement évoquant celui d’une lime sur un os – et l’une d’entre elles portait cette bague.
Il jeta sur la table l’anneau qui produisit un son cristallin.
— Ce sont bien les femmes que je cherchais…, siffla un autre Blafard. Tu vas recevoir une belle récompense, humain…
— Nous devons les prendre par surprise…, souffla Nynaeve. Comment cette porte est-elle fermée ?
Egwene parvint à apercevoir un cadenas placé sur une chaîne assez grosse pour retenir un taureau enragé.
— Préparez-vous, dit-elle.
Elle canalisa un filament de Terre – plus fin qu’un cheveu – en priant pour que les Blafards ne puissent pas sentir une intervention si minime. Puis elle s’attaqua à ce qui lui parut le maillon le plus faible de la chaîne.