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Un des Myrddraals leva la tête, alarmé. Un autre se pencha vers Adden, par-dessus la table.

— Je sens comme une démangeaison, humain… Tu es sûr qu’elles dorment ?

Pas vraiment à l’aise, Adden hocha la tête.

Le troisième Blafard tourna la tête vers la porte de la prison des trois femmes.

Lorsque la chaîne tomba sur le sol, le Blafard rugit de haine. Mais au même moment, la porte d’entrée s’ouvrit, laissant passer plusieurs silhouettes voilées de noir.

Dans un vacarme de fin du monde, les bandits dégainèrent leur épée pour se défendre face aux lances des Aiels. Les Myrddraals tirèrent au clair des lames plus noires encore que leur cape, et se préparèrent à vendre chèrement leur peau.

Enfant, Egwene avait un jour vu six chats se battre les uns contre les autres. C’était le même genre de spectacle, en cent fois plus violent.

Pourtant, il suffit de quelques secondes pour que le silence retombe.

Tous les humains au visage découvert gisaient sur le sol, une lance au travers du corps. Adden était piqué à la cloison de bois comme un papillon sur son présentoir de liège. Deux Aiels étaient tombés, gisant parmi le mobilier renversé et les autres cadavres.

Dos à dos, les Myrddraals se campaient au centre de la pièce, l’arme au poing. L’un se tenait le flanc, comme s’il était blessé, mais à part ça, il ne trahissait aucun autre signe de faiblesse. Un autre avait sur le visage une ouverture béante qui ne saignait pas.

Cinq Aiels entouraient ce dernier cercle de résistance. Dehors, des bruits métalliques signalaient que d’autres guerriers voilés affrontaient les bandits.

Tournant autour des Myrddraals, les Aiels tapèrent en rythme sur leur rondache avec leur lance. Comme s’ils dansaient au son de tambourins, les Blafards tournaient à l’unisson avec leurs adversaires. Le doute se lisait sur leur visage sans yeux, comme s’ils s’inquiétaient de ne pas sentir chez ces guerriers la peur qui paralysait d’habitude les humains, face à des représentants de leur race.

— Danse avec moi, Homme des Ténèbres ! lança soudain un des Aiels.

La voix d’un jeune homme, semblait-il.

— Oui, danse avec moi, Sans-Yeux ! répéta une voix féminine.

— Danse !

— Danse !

— Je crois qu’il est temps, dit simplement Nynaeve.

Elle ouvrit la porte, et trois furies auréolées par la lueur du saidar firent irruption dans la pièce.

Pour les Myrddraals, il sembla que les Aiels venaient de se volatiliser. Pareillement, les guerriers voilés parurent ne plus voir leurs adversaires monstrueux.

Egwene entendit une des Aielles pousser un petit cri, comme si elle ne parvenait pas à croire ce qu’elle voyait.

La réaction des Blafards fut très différente – plus intérieure, comme il sied à toute créature vivante qui contemple en face sa propre mort. Quand ils voyaient des Aes Sedai en train de canaliser, les Myrddraals savaient les reconnaître, et ils ne se faisaient pas d’illusions sur ce qui les attendait.

Egwene sentit chez les Demi-Humains un irrépressible désir de la tuer. Au prix de leur propre existence, ils étaient prêts à se payer la peau d’une Aes Sedai – ou plus précisément, à lui arracher l’âme du corps afin de les offrir l’une comme l’autre aux Ténèbres, qui ne manqueraient pas de…

Alors qu’elle venait juste d’entrer dans la pièce, la jeune femme aurait juré qu’elle était exposée à cette haine depuis des heures.

— Je n’en supporterai pas davantage ! rugit-elle avant de déchaîner un enfer de Feu.

Les flammes enveloppèrent les trois Myrddraals, qui hurlèrent à la mort – un cri pareil au grincement d’une carcasse découpée au hachoir par un boucher.

Dans sa rage, Egwene avait oublié que Nynaeve et Elayne étaient à ses côtés. Alors que les flammes consumaient les Blafards, une force invisible les souleva du sol puis les comprima en une sphère de feu d’où montaient toujours des hurlements à glacer les sangs.

Miséricordieusement, en tout cas pour les oreilles d’Egwene, un éclair jaillit des mains de Nynaeve, lance de lumière à côté de laquelle la lumière du jour aurait paru terne, s’il y en avait eu. La lance explosa en une boule lumineuse, la sphère se désintégra et les Blafards quittèrent ce monde comme s’ils ne l’avaient jamais arpenté.

L’ancienne Sage-Dame sursauta, puis son aura se dissipa.

— Qu’est-ce que c’était ? demanda Elayne, bouleversée.

Nynaeve secoua la tête.

— Je n’en sais rien… J’avais si peur, et j’étais si furieuse à l’idée de ce qu’ils voulaient… Non, je ne sais pas ce que c’était…

Torrent de feu…, pensa Egwene.

Sans savoir pourquoi, elle en avait la certitude. À contrecœur, elle se coupa du saidar, ou le convainquit de se séparer d’elle – sans pouvoir déterminer quelle opération était la plus difficile.

Je n’ai rien vu de ce qu’elle a fait !

Les Aiels abaissèrent leur voile. Avec une hâte surprenante, songea Egwene, comme s’ils entendaient signifier qu’ils n’avaient plus l’intention de se battre. Il y avait trois guerriers – dont un vieil homme aux cheveux cuivrés déjà bien plus que grisonnants – et tous, quel que soit leur âge, arboraient la sérénité et la grâce mortelle qu’Egwene associait en général aux Champions. La mort était perchée sur les épaules de ces hommes, ils le savaient et cela ne les inquiétait pas un instant.

Aviendha était l’une des deux femmes.

Dehors, les cris mouraient les uns après les autres, signalant la fin imminente des hostilités.

Nynaeve avança vers les deux Aiels étendus sur le sol.

— C’est inutile, Aes Sedai, dit le vieux guerrier. Ils ont été frappés par l’acier des Blafards !

Nynaeve se baissa quand même pour soulever le voile des deux Aiels, leur relever les paupières et leur palper la carotide.

Quand elle eut examiné le deuxième cadavre, elle se releva, livide.

— Dailin…, souffla-t-elle. Que la Lumière te brûle ! Que la Lumière vous brûle tous !

Ses invectives s’adressaient-elles à la morte, à Aviendha, au vieil homme ou à tous les Aiels de la Création ?

— Je ne l’ai pas sauvée pour qu’elle meure ainsi !

— La mort vient pour chacun de nous, commença Aviendha.

Quand Nynaeve se tourna vers elle, elle se tut.

Les Aiels se regardèrent comme s’ils envisageaient de subir le même sort que les trois Myrddraals. Ils ne semblaient pas effrayés, simplement conscients du risque.

— L’acier des Hommes des Ténèbres ne blesse jamais, dit Aviendha, il tue chaque fois.

Le vieil Aiel regarda sa compatriote comme si elle venait d’enfoncer une porte ouverte. À l’instar de Lan, quand cet homme plissait le front, il exprimait une stupéfaction sans bornes.

— Rhuarc, ces gens ne savent presque rien, expliqua Aviendha.

— Je suis désolée que nous ayons interrompu votre danse, dit Elayne. Nous n’aurions peut-être pas dû nous en mêler.

Egwene regarda son amie, perplexe, puis elle comprit le sens de sa manœuvre.

Elle veut mettre à l’aise les Aiels et laisser à Nynaeve le temps de se calmer.

— Vous vous en tiriez très bien, renchérit la jeune villageoise. En intervenant, nous vous avons peut-être vexés…

Rhuarc eut un petit rire.

— Aes Sedai, je vous suis très reconnaissant… eh bien, de ce que vous avez fait.

Un moment, l’Aiel sembla douter de ses propres paroles, mais il revint à de meilleurs sentiments. Le sourire avenant et les traits carrés, il était fort beau, en dépit de son âge.

— Nous aurions peut-être gagné, mais contre trois Hommes des Ténèbres… Eh bien, nous aurions pu perdre deux ou trois guerriers. Ou succomber tous les cinq, sans avoir tué tous nos adversaires. Pour les jeunes gens, la mort est un ennemi idéal quand il s’agit de se faire les dents. Lorsqu’on a un peu blanchi sous le harnais, on sait qu’elle est une vieille amie – ou maîtresse – mais on n’est jamais vraiment pressé de la revoir.