Nynaeve parut se détendre, comme si la philosophie fataliste du vieil Aiel l’avait aidée à se sentir mieux.
— Je devrais vous remercier, dit-elle, et je ne m’en priverai pas. Cela dit, je suis surprise de vous voir ici. Aviendha, t’attendais-tu à nous trouver en ce lieu ? Et si oui, comment est-ce possible ?
— Je vous ai suivies, répondit la guerrière comme s’il n’y avait rien de plus naturel. Pour voir ce que vous alliez faire… J’ai assisté à votre capture, mais de trop loin pour pouvoir intervenir. J’étais sûre que vous me repéreriez si j’approchais à plus de cent pas. Quand j’ai compris que vous ne vous en tireriez pas sans aide, il était trop tard pour que j’intervienne toute seule.
— Je suis sûre que tu as fait ton maximum, assura Egwene.
Elle était à cent pas de nous ? Et les bandits ne l’ont même jamais aperçue ?
Aviendha prit la phrase d’Egwene pour une invitation à en dire plus.
— Je savais où était Coram, et j’avais une idée sur la position de Dhael et de Luaine. Quant à eux, ils savaient… (Aviendha marqua une pause pour mieux dévisager le vieil homme.) Je ne m’attendais pas à trouver un chef de clan – et encore moins, le chef de mon clan – parmi ceux qui sont venus ici. Rhuarc, qui dirige les Aiels Taardad, pendant ton absence ?
Le guerrier haussa les épaules comme si ça n’avait pas d’importance.
— Les chefs de clan se relaieront, et si je meurs, ils devront décider s’ils désirent vraiment aller à Rhuidean. Je ne serais pas venu, mais Amys, Bair, Melaine et Seana m’ont harcelé comme des guépards qui poursuivent une gazelle. Les rêves affirmaient que je devais venir. La question était de savoir si je désirais mourir dans un lit, plus vieux qu’un chêne et gras comme un cochon.
Aviendha trouva follement amusante cette façon de présenter les choses.
— D’après ce qu’on dit, un homme pris entre sa femme et une Matriarche espère souvent qu’une dizaine d’ennemis mortels viennent l’attaquer pour le tirer de là. Alors, un malheureux pris entre son épouse et trois Matriarches – sa femme étant en plus elle-même une Matriarche – doit avoir envie d’aller défier en duel le Faiseur d’Aveugles en personne.
— Cette idée m’a effectivement traversé l’esprit…
Rhuarc baissa les yeux et fronça les sourcils lorsqu’il aperçut sur le sol les trois bagues au serpent gisant près d’une chevalière visiblement faite pour la main d’un homme.
— La tentation est toujours présente…, continua le vieux guerrier. Toutes les choses doivent changer, mais je ne participerai pas à ces bouleversements si je peux faire autrement. Trois Aes Sedai en route pour Tear…
Les autres Aiels se regardèrent très discrètement, comme s’il avait fallu qu’Egwene et ses compagnes ne s’en aperçoivent pas.
— Tu as parlé de rêves, dit Egwene. Tes Matriarches savent-elles interpréter leurs songes ?
— Certaines en sont capables, oui… Si tu veux en apprendre plus, il faudra aller leur poser la question. Qui sait ? elles parleront peut-être à une Aes Sedai. Aux hommes, elles ne disent rien, sauf que les rêves leur dictent leur conduite… (Soudain, Rhuarc sembla très las.) Quand c’est possible, c’est justement ce que nous préférons éviter…
Il se pencha pour ramasser la chevalière sur laquelle une grue volait au-dessus d’une lance et d’une couronne. Egwene reconnut alors le bijou. Elle l’avait vu très souvent pendre au cou de Nynaeve, au bout d’une lanière de cuir.
L’ancienne Sage-Dame avança et arracha la chevalière au vieux guerrier. En plus de la colère, le visage de Nynaeve exprimait bien trop d’émotions pour qu’Egwene puisse les déchiffrer.
Rhuarc ne fit pas mine de récupérer le bijou, mais il continua d’un ton agressif :
— Trois Aes Sedai, l’une portant une chevalière dont j’entends parler depuis ma jeunesse. La bague des rois du Malkier. Des guerriers qui s’allièrent à ceux du Shienar, à l’époque de mon père. Des hommes très habiles quand il s’agissait de danser avec les lances. Mais le Malkier fut englouti par la Flétrissure. On dit que seul un enfant roi survécut, et qu’il courtise la mort qui s’empara de son royaume comme d’autres aventuriers tentent de séduire les plus belles femmes d’un pays. C’est vraiment une étrange chose, Aes Sedai. Depuis que Melaine m’a arraché de mon fief pour me forcer à traverser le Mur du Dragon, je crois n’avoir rien vu de plus bizarre. Le chemin que tu choisis pour moi ne compte pas parmi ceux que j’envisageais de suivre un jour.
— Je n’ai choisi aucun chemin, se défendit Nynaeve. Mon seul désir est de continuer ma route. Ces bandits avaient des chevaux. Nous en prendrons trois, et nous partirons sans tarder.
— En pleine nuit, Aes Sedai ? Vous êtes pressées au point de traverser une terre hostile dans l’obscurité ?
Nynaeve lutta contre son impulsivité naturelle et parvint à émettre une réponse raisonnable :
— Non, pas à ce point… Mais nous filerons dès les premières lueurs de l’aube.
Les Aiels évacuèrent promptement tous les cadavres. Malgré tout, Egwene et ses compagnes refusèrent catégoriquement d’utiliser le lit crasseux d’Adden. Après avoir récupéré leurs bagues, elles dormirent à la belle étoile, enroulées dans leur cape et dans des couvertures prêtées par les Aiels.
Dès que l’horizon s’éclaira, à l’est, les Aiels offrirent un petit déjeuner aux « Aes Sedai ». De la viande séchée – Egwene hésita jusqu’à ce qu’Aviendha lui dise que c’était de la chèvre –, du pain blanc presque aussi difficile à mâcher que la carne en question et un fromage à pâte blanche veinée de bleu qui se révéla presque aussi coriace que le reste. Les mâchoires douloureuses, Elayne marmonna que les Aiels devaient s’entraîner en mâchonnant des cailloux. Ça ne l’empêcha pas de manger deux fois plus que ses compagnes réunies.
Lorsque les trois femmes se furent choisi des montures, les Aiels libérèrent toutes les autres. Sauf quand ils y étaient obligés, expliqua Aviendha, les guerriers voilés de noir préféraient de très loin la marche à l’équitation.
Presque de la taille de destriers, l’étalon noir de Nynaeve, la jument rouanne d’Elayne et la belle bête grise d’Egwene avaient vraiment fière allure.
Egwene décida de baptiser sa monture Brume, avec l’espoir qu’un nom poétique adoucirait son caractère. De fait, peu après l’aube, la jument se mit en route d’un pas léger et paisible.
Les Aiels escortèrent les trois femmes en marchant. En plus des deux abattus par les Myrddraals, trois autres guerriers étaient tombés dans le camp des bandits. Du coup, ils n’étaient plus que dix-neuf en tout.
Suivre les chevaux ne leur posa aucun problème. Au début, Egwene tenta de retenir un peu Brume, mais elle vit que ça amusait beaucoup les guerriers.
— Faisons la course sur quatre lieues, proposa Aviendha, et nous verrons si c’est ton cheval ou moi qui gagnera.
— Même pari sur dix lieues, lança Rhuarc, souriant.
Egwene prit ces propos très au sérieux. Quand ses compagnes et elle laissèrent un peu la bride sur le cou à leurs montures, elle ne fut pas surprise de voir que ça ne posa pas l’ombre d’un problème aux Aiels.
Lorsque les toits de chaume de Jurene furent en vue, Rhuarc fit un petit discours d’adieu :
— Portez-vous bien, Aes Sedai… Puissiez-vous toujours trouver de l’eau et de l’ombre. Qui sait ? nous nous reverrons peut-être avant que le grand changement soit accompli.
Le chef de clan semblait ne pas trop y croire, et il paraissait d’humeur maussade. Alors que les Aiels obliquaient vers le sud, Aviendha, Bain et Chiad firent de grands gestes amicaux aux trois femmes. Maintenant qu’ils ne devaient plus suivre des équidés, les guerriers ne ralentissaient pas le rythme – au contraire, ils l’avaient accéléré un peu, estima Egwene. Très probablement, ils continueraient à ce train d’enfer jusqu’à avoir atteint leur mystérieuse destination.