— Que voulait-il dire avec son histoire de « grand changement » ? demanda Elayne.
— Je n’en sais rien, et je m’en fiche, répondit Nynaeve. Je suis contente qu’ils soient intervenus hier, mais les voir s’en aller ne me brise pas le cœur… J’espère que nous allons nous dénicher un bateau…
Jurene était un hameau plus qu’un village. On y trouvait exclusivement des maisons en bois, et toutes à un seul étage. Mais l’étendard au Lion Blanc du royaume d’Andor y flottait en haut d’un très grand poteau, et une cinquantaine de Gardes de la Reine tenaient solidement la place.
Selon leur capitaine, ils étaient là pour assurer la sécurité des réfugiés désireux de fuir le royaume d’Andor, mais il en venait très peu chaque jour. La plupart choisissaient des villages plus en aval, dans les environs d’Aringill.
L’officier se félicita que les trois femmes ne soient pas venues plus tard, car il s’attendait chaque jour à recevoir l’ordre de retourner en Andor. Et les rares habitants de Jurene semblaient prêts à partir en même temps que les militaires, laissant ce qui restait de l’agglomération aux brigands et aux soldats du Cairhien appartenant aux maisons belligérantes.
Elayne garda la capuche de sa cape relevée. Une précaution inutile, car aucun soldat ne sembla faire le rapprochement entre cette jeune femme aux cheveux blond tirant sur le roux et leur Fille-Héritière.
Se montrant directs, certains hommes lui demandèrent de rester avec eux. Une requête vexante ou flatteuse ? Egwene n’aurait su le dire, mais pour sa part, elle répondit aux soldats qui lui firent la même demande qu’elle n’avait pas de temps à leur consacrer. En un sens, être courtisée ainsi avait un côté agréable. Même si aucun de ces types ne lui plaisait, la jeune villageoise trouva plaisant de savoir que certains mâles la jugeaient au moins aussi jolie qu’Elayne.
Nynaeve, elle, flanqua carrément une gifle à un de ses « galants ». Egwene faillit éclater de rire et Elayne en sourit sans fausse honte.
L’ancienne Sage-Dame en avait rajouté, estima Egwene. En réalité, malgré son regard furieux, elle non plus n’avait pas détesté d’être l’objet d’attentions masculines.
Les trois voyageuses ne portaient pas leur bague. Sans trop d’efforts, Nynaeve était parvenue à les convaincre que Tear était le dernier endroit où elles avaient intérêt à se faire passer pour des Aes Sedai – surtout si l’Ajah Noir les y attendait.
Egwene rangea son anneau dans sa bourse, avec le ter’angreal qui lui permettait d’accéder au Monde des Rêves. Très souvent, elle posait les doigts sur le tissu pour s’assurer que ses trésors n’avaient pas disparu.
Nynaeve ajouta la bague au serpent à la lanière de cuir où pendait déjà la chevalière de Lan.
Un navire mouillait bien dans le petit port de Jurene. Pas celui qu’avait vu Aviendha, à l’évidence, mais un bateau restait un bateau !
Egwene fut déçue quand elle aperçut l’énorme bâtiment ventru deux fois plus massif que la Grue Bleue. Baptisé le Projectile, le navire semblait aussi peu vif que son capitaine, un petit homme au ventre rebondi.
Quand elle lui demanda si son navire était rapide, le loup de rivière indolent regarda Nynaeve comme si elle avait perdu la tête.
— Rapide ? Avec ma cargaison de bois du Shienar et de tapis du Kandor ? Qui a besoin de se dépêcher avec des marchandises pareilles ? Les prix montent tout le temps, alors pourquoi s’en faire ? Oui, j’imagine qu’il y a des bateaux plus véloces derrière moi, mais ils ne font pas escale ici. D’ailleurs, je m’en serais abstenu si nous n’avions pas trouvé des vers dans nos réserves de viande. Mais croire qu’il y a de la bonne bidoche en vente au Cairhien est une fichue erreur ! La Grue Bleue ? Oui, j’ai vu Ellisor échoué… Il n’est pas près de repartir, selon moi. Voilà ce qu’on gagne quand on veut battre des records de vitesse.
Nynaeve paya trois passages, plus une petite fortune pour les chevaux. Voyant la tête que tirait l’ancienne Sage-Dame, Egwene et Elayne jugèrent judicieux de ne pas lui adresser la parole avant que le Projectile ait poussivement levé l’ancre.
Prudentes, elles attendirent encore un long moment avant de s’y aventurer.
40
Un héros dans la nuit
Accoudé au bastingage, Mat regardait les fortifications d’Aringill grossir à vue d’œil à mesure que les rames propulsaient la Mouette Grise vers le long quai aux poteaux revêtus de goudron. Protégé par de hauts murs de pierre latéraux qui s’enfonçaient dans la rivière, cet embarcadère grouillait de monde. Et ça n’allait pas s’arranger, car des dizaines de voyageurs débarquaient des navires qui avaient déjà accosté.
Certains de ces gens poussaient des brouettes ou tiraient des charrettes à larges roues. Dans tous les cas, les véhicules étaient lestés de meubles et de coffres de rangement solidement arrimés les uns aux autres.
Beaucoup de réfugiés portaient tout simplement de lourds baluchons sur leur dos. Et parmi eux, un grand nombre ne s’agitaient pas dans tous les sens. Pas mal d’hommes et de femmes, désorientés, se serraient les uns contre les autres et des dizaines d’enfants s’accrochaient à leurs jambes en pleurant.
Des soldats en uniforme rouge et plastron étincelant tentaient de forcer les nouveaux arrivants à désencombrer les quais. Hélas, la plupart de ces malheureux étaient bien trop effrayés pour obéir.
Mat se retourna, mit une main en visière et sonda le fleuve que la Mouette Grise allait laisser pour un temps derrière elle. Sur cette section de l’Erinin, le trafic était bien plus dense qu’autour de Tar Valon. Une demi-douzaine de navires montaient et descendaient le cours d’eau, le plus gros – une sorte de destrier aquatique – fendant fièrement l’onde de sa proue profilée tandis que le plus poussif, un cargo au ventre grotesquement rebondi, se traînait pathétiquement derrière lui.
Une bonne moitié des navires que repéra Mat n’avaient rien à voir avec le commerce. Deux grands trois-mâts, tous leurs ponts vides, se dirigeaient vers une petite ville, sur la rive opposée, tandis que trois autres revenaient vers la cité, des gens se pressant sur le pont comme une cargaison de tonneaux de saumure. Le soleil couchant, toujours assez haut dans le ciel, cependant, éclairait encore pour un court moment l’étendard qui flottait au-dessus de l’autre petite ville. Cette rive-là appartenait au Cairhien, et pourtant, le Lion Blanc d’Andor s’affichait fièrement sur ce drapeau.
Dans les quelques villages où la Mouette Grise avait fait escale, du côté andorien, les gens s’ébaubissaient de la générosité des « occupants ».
Mat haussa les épaules, agacé. La politique ne l’intéressait pas le moins du monde.
Tant qu’on n’essaie pas de me convaincre que je suis un Andorien, tout ça à cause de quelques lignes tracées sur une carte… Que la Lumière me brûle ! ces gens risquent même de m’enrôler de force dans leur maudite armée. Suivre les ordres, quelle galère ! Au nom de la Lumière ! ce n’est pas une sinécure…
Avec un frisson glacé dans le dos, Mat se tourna vers Aringill. Toujours pieds nus, pour ne pas glisser, plusieurs marins de la Mouette s’apprêtaient à lancer les amarres aux marins et aux dockers responsables du quai.