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Debout près du timonier, le capitaine Mallia lorgnait régulièrement Mat. Depuis le début du voyage, il tentait de se gagner les grâces de ses passagers « presque » clandestins – tout ça pour en apprendre plus sur leur mission secrète, bien entendu. De guerre lasse, Mat lui avait montré la lettre cachetée, indiquant qu’il la tenait de la Fille-Héritière en personne. Un message privé d’une fille à sa mère, voilà de quoi il s’agissait. Mais Mallia avait surtout retenu que le destinataire était la reine Morgase, rien que ça !

Mat eut un petit sourire. Dans la poche de sa veste, il gardait désormais deux bourses bien plus pansues qu’à son arrivée sur le vaisseau. Et un peu partout sur lui, il avait assez de pièces pour en remplir deux de plus. Si sa chance était moins insolente que durant cette nuit où les dés – et tout le reste – avaient paru être pris de folie, elle restait très au-delà de la normale. Après trois soirées, Mallia avait renoncé à jouer contre le jeune homme pour lui témoigner son « amitié ». Mais ses économies en avaient pris un sacré coup ! Et ça ne s’arrangerait pas après cette escale, parce que le capitaine devait renouveler ses réserves de nourriture – à n’importe quel prix, s’il parvenait à trouver quelque chose à acheter.

Repensant à la lettre d’Elayne, Mat se rembrunit. Avec une lame chauffée au rouge, soulever le sceau au lilas d’or avait été un jeu d’enfant. Dans la missive, le jeune homme n’avait rien trouvé d’intéressant. Elayne étudiait avec acharnement, elle progressait et sa soif d’apprendre ne se démentait pas. Elle restait une fille respectueuse, autant vis-à-vis de sa mère que par rapport à la Chaire d’Amyrlin. Celle-ci l’ayant punie à cause de son escapade, en exigeant qu’elle ne reparle plus jamais du sujet, Morgase comprendrait à coup sûr sa discrétion.

La Fille-Héritière annonçait aussi qu’elle avait accédé au rang d’Acceptée, une promotion rapide qui n’avait pas que des avantages. Chargée de missions plus importantes, désormais, elle allait devoir quitter Tar Valon durant quelque temps – un ordre de la Chaire d’Amyrlin en personne. Dans ce contexte, sa mère ne devait surtout pas s’inquiéter…

Facile à dire, n’est-ce pas ? Surtout quand on envoyait quelqu’un d’autre dans le chaudron, histoire qu’il y cuise à la place d’une certaine future tête couronnée ! Si Mat avait des tueurs à ses trousses, c’était sans nul doute à cause de cette stupide lettre. Mais malgré sa passion des codes, du chiffre et du « Grand Jeu des maisons », Thom lui-même avait été incapable de tirer un jus plus intéressant de ce triste citron.

Le sceau remis en place, Mat conservait la lettre dans la doublure de sa veste. Personne ne pourrait la lui voler, et si quelqu’un la voulait assez fort pour le tuer – eh bien, les paris étaient ouverts !

J’ai juré de délivrer le message, Nynaeve, et je le ferai en dépit de tous les obstacles.

Certes, mais il aurait néanmoins deux ou trois mots à dire, la prochaine fois qu’il croiserait les trois agaçantes jeunes femmes.

Si je les revois… Par la Lumière ! le contraire est bien possible…

En tout cas, ce n’étaient pas des aménités qu’il gardait en réserve pour cet infernal trio…

Alors que les marins lançaient les amarres vers le quai, Thom fit irruption sur le pont, les étuis de ses instruments en bandoulière, et son baluchon à la main. S’arrangeant pour que sa cape multicolore batte au vent derrière lui – un peu le principe de la queue d’un paon –, il approcha majestueusement du bastingage en soufflant dans ses imposantes bacchantes blanches.

— Thom, personne ne regarde… De toute façon, ces gens n’ont pas besoin d’un trouvère, mais de quelque chose à se mettre sous la dent.

L’artiste balaya les quais du regard.

— Par la Lumière ! j’avais entendu dire que c’était grave, mais à ce point, je ne l’aurais pas cru ! Les pauvres crétins… La moitié de ces misérables ont l’air de crever de faim… Pour avoir une chambre, ce soir, nous risquons de devoir sacrifier une de tes bourses. Et l’autre pour nous remplir l’estomac, surtout si tu continues à manger comme douze ! Te regarder me rendrait presque malade, mon garçon. Si tu t’empiffres comme ça sous le regard de ces malheureux, ils te fracasseront le crâne, c’est couru d’avance.

Mat se contenta de sourire à son compagnon.

Mallia émergea à son tour sur le pont. Tirant sur sa barbe pointue, il regarda la Mouette Grise achever sa manœuvre d’accostage. Lorsque les marins eurent installé une passerelle, Sanor vint y monter la garde, les bras croisés sur son impressionnante poitrine – une précaution au cas où les miséreux du quai tenteraient de monter à bord. Mais aucun d’eux ne s’y aventura.

— Ainsi, tu vas m’abandonner ici, dit Mallia à Mat. (Le sourire du capitaine avait quelque chose de forcé, un détail qui n’échappa pas au jeune homme.) Tu es sûr que je ne peux rien faire de plus pour toi ? Que la Lumière consume mon âme ! je n’ai jamais vu un désordre pareil ! Les soldats devraient dégager les quais, à la pointe de l’épée, si nécessaire ! Comme ça, les honnêtes commerçants pourraient faire leur travail. Sanor pourrait vous ouvrir un chemin dans cette vermine, vous servant de poisson pilote jusqu’à votre auberge.

Pour que tu saches où nous sommes descendus ? Bien essayé, mon ami !

— J’avais envisagé de manger avant de descendre à terre, et peut-être de faire une partie de dés pour passer le temps… (Mallia blêmit.) Mais tout compte fait, j’ai bien envie de dîner sur le bon vieux plancher des vaches. Nous allons donc te faire nos adieux, capitaine. Ce fut un voyage des plus agréables.

Alors que la déception et le soulagement se livraient une rude bataille chez Mallia, Mat ramassa ses affaires. Utilisant son bâton de combat comme une canne, il se dirigea vers la passerelle, Thom sur les talons. Le capitaine accompagna un moment ses passagers, se lamentant de les voir partir si tôt – des regrets à moitié sincères, estima Mat, parce que le bonhomme aurait aimé se faire mousser devant son Haut Seigneur Samon en apprenant tous les détails du « pacte secret » signé entre le royaume d’Andor et Tar Valon.

Alors que son compagnon et lui se frayaient un chemin dans la foule, Thom marmonna :

— Ce type est détestable, je sais, mais pourquoi as-tu passé ton temps à le houspiller ? Il n’a pas suffi que tu dévores ses réserves personnelles de nourriture ? Le pauvre pensait en avoir assez jusqu’à Tear, mais avec un ogre à bord…

— Voilà deux jours que je ne mange plus autant…, dit Mat.

À son grand soulagement, la faim dévorante avait simplement disparu un matin, comme par miracle. Du coup, il avait eu l’impression que Tar Valon venait de perdre tout ce qui lui restait d’emprise sur lui.

— Mais j’ai jeté le surplus par-dessus bord – pas facile à faire sans être vu, tu peux me croire !

Au milieu de tant de gens affamés, beaucoup étant des enfants, la plaisanterie semblait beaucoup moins drôle.

— Mallia mérite d’être houspillé… Tu te souviens de ce bateau, hier ? Celui qui était pris dans un banc de sable, ou je ne sais trop quoi. Il aurait pu s’arrêter pour donner un coup de main, mais il a fait semblant de ne pas entendre les appels au secours.

Devant les deux amis, une femme aux longs cheveux noirs – sans son extrême maigreur, elle aurait sans nul doute été jolie – dévisageait tous les passants comme si elle cherchait désespérément quelqu’un. Un garçon qui lui arrivait à la taille et deux petites filles s’accrochaient à sa jupe, tout en pleurs…

— Ce discours au sujet des pirates et des pièges… Du vent, oui ! C’était bel et bien un bateau en détresse !