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Thom contourna une charrette sur laquelle reposait une cage contenant deux cochons affolés, et faillit trébucher sur une autre charrette tirée par un couple de paysans.

— Parce que toi, Matrim Cauthon, tu fais de grands détours pour aider les gens ? Désolé, mais ce détail m’avait échappé…

— Je secours ceux qui ont les moyens de payer… Seuls les imbéciles, dans les anciens récits, agissent autrement.

Si les deux fillettes sanglotaient, le garçon luttait courageusement contre ses larmes, mais il semblait avoir perdu d’avance. La mère étudia un moment Mat – elle aussi paraissait au bord des larmes – puis elle baissa tristement la tête.

Cédant à une impulsion, Mat prit une poignée de pièces dans sa poche – sans regarder leur valeur – et les posa dans la paume de la malheureuse. Sursautant, elle regarda l’or et l’argent qui brillaient désormais dans sa main. D’abord stupéfaite, elle sourit bientôt aux anges, puis ouvrit la bouche, sans doute pour remercier son bienfaiteur.

— Nourrissez vos enfants, dit Mat, accélérant le pas avant que la femme ait pu se répandre en remerciements. (Il remarqua que Thom le regardait bizarrement.) Quelque chose ne va pas ? L’argent arrivera tout seul dans mes poches tant que je trouverai quelques idiots disposés à jouer aux dés contre moi.

Le trouvère acquiesça, mais Mat douta qu’il ait vraiment compris sa position.

Voir ces gamins pleurnicher m’a tapé sur les nerfs, voilà tout ! Cet idiot de trouvère va s’attendre à me voir distribuer de l’argent à toutes les souillons de rencontre, à présent ! Espèce de crétin !

Un instant, très bref mais pénible, Mat se demanda si la dernière imprécation s’adressait à Thom… ou à lui-même.

Se ressaisissant, il s’obligea à ne regarder personne assez longtemps pour céder à de douteuses fantaisies. Au moins jusqu’à ce qu’il trouve la personne qu’il cherchait, au bout du quai. Tête nue, le soldat chargé de pousser les voyageurs dans les rues, afin de désengorger le port, avait la chevelure grisonnante d’un vétéran – le genre sous-officier couturé de cicatrices et bardé d’expérience. Le voyant plisser les yeux à cause du soleil couchant, Mat pensa à Uno, bien que ce sergent-là ne fût pas borgne.

L’air presque plus fatigué que les malheureux qu’il aiguillonnait de la voix, il beuglait toutes les cinq secondes :

— Bougez-vous, bon sang ! On vous a dit que vous ne pouviez pas rester là ! Allez en ville, nom d’un chien !

Mat se campa devant le soldat et lui sourit.

— Veuillez m’excuser, capitaine, mais savez-vous où nous pouvons trouver une auberge décente ? Et des écuries où acheter de solides montures ? Demain matin, nous partirons pour un long voyage.

Le vétéran examina Mat, étudia Thom, plus que visible dans sa cape multicolore, puis s’intéressa de nouveau au jeune homme :

— Capitaine, que tu dis ? Eh bien, mon garçon, tu auras la chance du Ténébreux en personne si tu te trouves des écuries où dormir. La plupart des réfugiés dorment sous des chariots. Et si par hasard tu déniches un cheval qui ne soit pas en train de rôtir, tu devras te battre contre son propriétaire pour le forcer à te le vendre.

— Manger des chevaux ? s’écria Thom, révulsé. Les choses vont si mal que ça, de ce côté du fleuve ? La reine ne vous fait pas envoyer des vivres ?

— C’est une catastrophe, trouvère… (Le soldat fit mine de cracher de dégoût.) Les réfugiés arrivent trop vite pour que les moulins aient le temps de fabriquer assez de farine – et les chariots de nous la faire parvenir. Mais ce sera bientôt terminé… Les ordres sont arrivés. À partir de demain, nous ne laisserons plus personne traverser. Et les gens qui essaieront seront refoulés.

L’homme regarda les misérables, autour d’eux, comme s’ils étaient là uniquement pour l’embêter.

— Mais vous aussi, vous devez circuler ! Allez, du vent, tous ! Vous ne pouvez pas rester là ! Dégagez, bon sang !

Mat et Thom se joignirent à la colonne (pas si large que ça) de réfugiés et de véhicules qui se dirigeait vers les portes de la ville.

Les rues d’Aringill étaient pavées, mais avec le nombre de gens qui les arpentaient, il devenait difficile de voir les rectangles de pierre grise qu’on foulait aux pieds.

Beaucoup de réfugiés erraient sans but, l’air hagards. Ayant renoncé à donner le change, d’autres s’étaient assis sous les porches ou sur les trottoirs, les plus chanceux s’accrochant encore au maigre baluchon qui contenait leurs ultimes possessions. Mat vit trois hommes qui trimballaient chacun une horloge, et plusieurs qui transportaient de la vaisselle en argent. Les femmes, en revanche, portaient presque toutes des bébés dans les bras.

Alors qu’un murmure angoissé semblait courir dans toute la cité, Mat se fraya un chemin dans cette misère, cherchant désespérément l’enseigne d’une auberge. Mais il ne vit rien sur la façade des bâtiments, qu’ils fussent en bois, en brique ou en pierre…

— Ça ne ressemble pas à Morgase…, dit Thom, se parlant tout haut.

— Quoi donc ? demanda Mat, intrigué par l’évidente perplexité du trouvère.

— Refouler les réfugiés… Elle a toujours eu un caractère de feu, mais un cœur d’or dès qu’il s’agit d’aider les pauvres…

Mat aperçut soudain une enseigne. L’Homme de la Rivière, annonçait-elle au-dessus de l’image d’un type torse nu et sans chaussures qui dansait la gigue. Le jeune homme obliqua dans cette direction, son bâton l’aidant à s’ouvrir un passage.

— Pourtant, l’ordre doit bien venir d’elle… Qui d’autre aurait pu le donner ? Oublie Morgase, Thom… Nous sommes encore loin de Caemlyn. En attendant, essayons de savoir combien il nous en coûtera pour passer une nuit au chaud.

La salle commune de l’auberge se révéla tout aussi bondée que les rues. Quand Mat eut formulé sa demande, le patron éclata de rire.

— Les gens dorment à quatre par lit, minimum… Si ma propre mère arrivait, je ne pourrais pas lui proposer une couverture au coin du feu.

— Comme vous l’avez sans doute remarqué, dit Thom en amplifiant sa voix, je suis un trouvère. Si je divertis vos clients, vous me trouverez bien une paillasse dans un coin, je parie ?

L’aubergiste rit de plus belle.

Tandis que Mat le tirait vers la sortie, Thom reprit sa voix normale et marmonna :

— Tu ne m’as pas laissé l’occasion de demander s’il avait de la place dans ses écuries…

— Depuis mon départ de Champ d’Emond, j’ai fréquenté assez d’écuries et de granges pour le reste de mes jours. Idem en ce qui concerne les buissons. Je veux dormir dans un lit !

Mais dans les quatre auberges suivantes, la réponse fut la même. Les deux derniers aubergistes faillirent même éjecter Mat à coups de pied dans les fesses lorsqu’il leur proposa de jouer une chambre aux dés. Lorsque le cinquième déclara qu’il n’aurait pas pu offrir une paillasse à la reine en personne – et ce dans un établissement baptisé La Bonne Souveraine – le jeune homme se résigna enfin à demander :

— Et vos écuries, dans ce cas ? Combien pour un coin tranquille dans la paille ?

— Je réserve mes écuries aux chevaux, même s’il n’en reste pas beaucoup en ville.

L’homme cessa d’astiquer une coupe en argent, ouvrit la porte d’un placard posé sur un grand coffre à tiroir et rangea le récipient à côté de tout un service dont pas un seul élément n’était assorti aux autres. Un godet à dés en cuir ouvragé était posé sur le rebord du coffre, juste devant une des portes.

— Je n’y admets pas de gens qui risqueraient d’effrayer les bêtes ou de détaler avec. Les clients qui me paient pour que je prenne soin de leur monture s’attendent à ce qu’elle soit bien traitée. De plus, deux des pensionnaires m’appartiennent… Alors, n’escomptez pas dormir dans mes écuries !