Puis ils fatiguèrent, et les coups de bâton se firent plus précis. Un tueur assommé. Un autre… Le troisième enfin…
Quand il en eut terminé, Mat se tourna vers la femme et la foudroya du regard.
— Tu n’aurais pas pu venir te faire assassiner ailleurs ?
L’inconnue rengaina la dague qu’elle avait tirée au clair pour se défendre.
— Je t’aurais bien aidé, dit-elle, mais j’ai eu peur que tu me confondes avec l’un de ces bouffons, et que tu m’assommes pour le compte. Si j’ai choisi ces lieux, c’est parce que la pluie mouille, figure-toi, et qu’il n’y avait personne pour m’empêcher d’entrer.
Plus âgée qu’il l’avait d’abord cru – entre dix et quinze ans de plus que lui –, l’inconnue restait très jolie avec ses grands yeux noirs et sa bouche sensuelle qui semblait sur le point de faire la moue.
Ou de se préparer à un baiser…
Mat eut un rire nonchalant et s’appuya à son bâton.
— Bon, ce qui est fait est fait… J’imagine que tu ne cherchais pas à nous attirer des ennuis…
Assez maladroitement, à cause de sa jambe, Thom finissait de descendre l’échelle, attirant le regard de la femme. Très attentif à toujours paraître pour ce qu’il était, il avait remis sa cape à carreaux.
— C’est comme dans les légendes ! s’exclama Aludra. Je suis secourue par un trouvère et un jeune héros qui m’ont arrachée aux griffes de quatre maudits fils de truie !
— Pourquoi voulaient-ils te tuer ? demanda Mat. Le type a parlé de « secrets »…
— Sauf si je me trompe, intervint Thom, il s’agit des secrets de fabrication des feux d’artifice. Tu es une Illuminatrice, n’est-ce pas ? (Il fit une des révérences dont il avait le secret.) Je suis Thom Merrilin, trouvère de son état, comme tu peux le voir.
Comme s’il avait failli oublier, il ajouta :
— Et je te présente Mat, un jeune gars très doué pour se fourrer dans les ennuis.
— J’étais bien une Illuminatrice, confia Aludra, mais ce porc de Tammuz a saboté un spectacle commandé par le roi du Cairhien, et il a failli détruire notre complexe capitulaire. Mais comme j’étais sa supérieure, c’est moi que la guilde a punie.
Elle changea de ton, passant à la plaidoirie :
— Je n’ai jamais trahi les secrets de la guilde, Tammuz est un menteur ! Mais je ne crèverai pas sans un sou alors que je sais fabriquer des fusées de feu d’artifice. Puisqu’on m’a expulsée de la guilde, son règlement intérieur ne me concerne plus, pas vrai ?
— Galldrian…, souffla Thom, presque aussi tendu qu’Aludra. C’est un roi défunt, à présent, et qui ne verra plus jamais de feu d’artifice…
— La guilde me rendrait presque responsable de la guerre civile, au Cairhien, comme si cette nuit désastreuse avait provoqué la mort du roi…
Thom fit une étrange grimace.
— Quoi qu’il en soit, continua Aludra, je ne peux plus rester ici… Tammuz et les autres gorilles se réveilleront bientôt. Et cette fois, ils m’accuseront peut-être auprès des soldats d’avoir volé ce que j’ai en réalité fabriqué…
Elle regarda Thom et Mat, réfléchit et sembla parvenir assez vite à une décision.
— Il faut que je vous récompense, mais je n’ai pas d’argent… Cela dit, certaines choses ont plus de valeur que l’or… Nous verrons bien ce que vous en penserez.
Alors qu’Aludra allait fouiller sous sa bâche, Mat consulta Thom du regard.
J’aide les gens qui ont les moyens de payer…
Le trouvère semblait attendre la suite avec une joyeuse anticipation.
Aludra sortit de sous la bâche un paquet oblong environ du diamètre de son bras. Le posant sur la paille, elle dénoua la corde qui le tenait fermé, puis écarta le tissu pour dévoiler quatre rangées de poches superposées de tailles croissantes. Dans chacune était glissé un cylindre de papier enduit de cire juste assez large pour son diamètre et au bout duquel pendait une mèche noire.
— Des fusées…, murmura Thom. Je sais ce que c’est… Aludra, tu ne dois pas t’en défaire… En les vendant, tu auras de quoi te loger et manger dix jours d’affilée dans une auberge luxueuse. Enfin, dans un endroit normal, je ne parle pas d’Aringill…
S’agenouillant près du présentoir à fusées, Aludra défia Thom du regard.
— Tu vas te taire, espèce de vieil idiot ? (Bizarrement, l’expression, dans sa bouche, n’avait rien d’insultant.) Je n’aurais pas le droit de vous témoigner ma gratitude ? Tu crois que je vous offrirais ces fusées si je n’en avais pas d’autres dans ma charrette ? Maintenant, ouvrez bien vos yeux et vos oreilles.
Mat s’agenouilla à côté de l’Illuminatrice déchue. Dans sa vie, il avait vu deux fois des fusées de ce genre. À prix d’or, pour les chiches finances du Conseil, des colporteurs les avaient apportées à Champ d’Emond. À dix ans, il avait tenté d’ouvrir une fusée, et déclenché un cataclysme. Bran al’Vere lui avait flanqué une trempe, et Doral Barran, la Sage-Dame de l’époque, lui avait fait tâter de la badine. Pour couronner le tout, son père lui avait donné le fouet, une fois de retour à la maison. Un mois durant, pas un villageois ne lui avait adressé la parole – à part Rand et Perrin, bien sûr, mais essentiellement pour le traiter d’abruti congénital.
Fasciné, le jeune homme tendit une main vers les fusées… et récolta une tape d’Aludra.
— D’abord, vous écoutez et vous regardez, ai-je dit ! Les plus petites fusées, celles de la taille de ton petit doigt, Mat, feront un boucan d’enfer, mais rien de plus. La taille du dessus produit pas mal de bruit et une lumière très brillante. La catégorie suivante génère du bruit, de la lumière et des étincelles. La dernière, ces fusées plus grosses que ton pouce, donne le même résultat, mais avec des étincelles de couleurs. Comme une rosace nocturne, mais pas dans le ciel…
Une rosace nocturne ? répéta mentalement Mat.
— Il faut être très prudent avec ces modèles-ci… Le cordon est très long.
Voyant l’air perplexe du jeune homme, Aludra précisa :
— La mèche ! Ce truc noir, là !
— Le machin qu’on enflamme, c’est ça ?
Thom ricana et se lissa la moustache pour dissimuler un fin sourire.
— Le machin qu’on enflamme, oui… Une fois que c’est fait, il ne faut jamais traîner dans le coin, mais avec les plus grosses fusées, on doit décamper dès que la mèche est allumée. C’est compris ?
Aludra referma le présentoir.
— Vous pouvez vendre ces fusées, ou les utiliser, comme il vous plaira. Mais souvenez-vous de ne jamais les entreposer près d’un feu. Elles exploseraient, et si elles sautent en même temps, il y a de quoi détruire une maison. (Aludra fit mine de renouer la corde, mais elle se ravisa.) Une dernière chose, très importante : ne tentez jamais de les ouvrir pour voir ce qu’il y a dedans, comme le font certains idiots du village. Exposé à l’air, le contenu de ces fusées explose parfois sans avoir besoin d’une flamme. On peut y perdre des doigts, voire toute une main…
— C’est ce que j’ai entendu dire…, lâcha Mat.
Aludra le regarda, se demandant s’il était assez stupide pour essayer quand même. Puis elle noua la corde et lui tendit sa récompense.
— Voilà… Maintenant, je dois filer avant que ces fils de chèvre se réveillent.
Aludra jeta un coup d’œil dehors, vit qu’il pleuvait toujours et soupira.