— Avec un peu de chance, je trouverai un autre refuge sec… Demain, je me mettrai en route pour Lugard. En principe, ces chiens penseront que je vais à Caemlyn, non ?
Lugard était encore plus loin que Caemlyn, songea Mat en pensant au misérable croûton de pain. Et Aludra n’avait pas d’argent, elle l’avait précisé. Sa marchandise lui permettrait d’acheter à manger, mais pour ça, il fallait que quelqu’un la lui paie… Elle n’avait même pas jeté un coup d’œil aux pièces tombées de la poche de Mat. Pourtant, dans la paille, elles étaient bien visibles.
Au nom de la Lumière ! je ne peux pas la laisser crever de faim…
Il ramassa le plus de pièces possible dans le bref laps de temps que lui laissait Aludra.
— Tu sais, j’en ai plus qu’il m’en faut… Alors, si tu veux celles-là… De toute façon, je peux en gagner d’autres.
La jeune femme s’immobilisa, la cape à demi sur ses épaules, puis sourit à Thom et finit de s’équiper.
— Il est bien jeune, pas vrai ?
— Oui, et la moitié moins méchant qu’il aimerait le croire… Parfois, il ne l’est même pas du tout.
Mat foudroya les deux « vieux » du regard et baissa les mains.
Saisissant le bras de sa charrette, Aludra l’orienta vers la porte et avança – non sans flanquer au passage un bon coup de pied dans les côtes de Tammuz, qui grogna dans son coma.
— Aludra, j’aimerais te poser une question, dit Thom. Comment as-tu fait à allumer si vite la lanterne dans le noir ?
L’Illuminatrice déchue s’arrêta sur le seuil du bâtiment et se retourna.
— Tu voudrais que je te révèle mes secrets ? Je vous suis reconnaissante, mais je ne meurs pas d’amour pour vous, messires ! La guilde elle-même ignore ce secret, car c’est une découverte qui n’appartient qu’à moi. Mais je vous dirai quand même ceci : quand elles fonctionneront exactement comme je le veux – et au moment où je le veux – mes allumettes feront ma fortune, vous pouvez en être sûrs.
Poussant de toutes ses forces, Aludra s’enfonça dans la nuit avec sa charrette.
— Ses allumettes ? répéta Mat.
Si sympathique qu’elle fût, Aludra n’avait peut-être pas toute sa tête…
Tammuz grogna de nouveau, et cette fois, personne ne lui avait taquiné les côtes.
— Nous ferions mieux de filer aussi, suggéra Thom. Sinon, il faudra nous résoudre à trancher quatre gorges – au risque de devoir nous en expliquer devant les Gardes de la Reine, si les choses tournent mal. Ces types sont du genre rancunier, et ils ont quelques raisons de nous en vouloir, si on veut être objectifs…
Un des compagnons de Tammuz s’agita comme s’il revenait à lui et murmura quelques propos incompréhensibles.
Le temps que les deux amis aient réuni leurs affaires et sellé les chevaux, Tammuz s’était relevé à quatre pattes et ses compagnons menaçaient de l’imiter.
Sautant sur sa monture, Mat regarda la pluie, de plus en plus drue.
— Héros à la manque ! maugréa-t-il. Thom, si tu me revois faire ce genre d’âneries, botte-moi les fesses, je t’en prie !
— Qu’est-ce que ça aurait changé ?
Mat jeta un regard noir à son compagnon, puis il releva la capuche de sa cape, s’arrangeant pour que le vêtement lui-même recouvre le précieux paquet attaché derrière sa selle. Même si le tissu était goudronné, une protection supplémentaire contre l’eau ne pouvait pas faire de mal.
— Botte-moi les fesses, c’est tout ce que je te demande !
Talonnant sa monture, le jeune homme de Champ d’Edmond s’enfonça à son tour dans la nuit.
41
Le serment d’une Quêteuse
Alors que l’Oie des Neiges, voiles repliées et rames en action, avançait le long du quai de pierre d’Illian, Perrin se campa à la proue pour observer les évolutions des oiseaux à longues pattes qui cherchaient leur pitance dans les joncs du marécage qui faisait tout le tour du port. Il identifia des petites grues blanches, très communes, et supposa que les spécimens bleus qui leur ressemblaient en tout point, n’était la taille, devaient être des cousins éloignés. Cela dit, la majorité de ces oiseaux à crête, souvent au plumage rouge ou rose, ne dit rien au jeune homme – en particulier ceux qui arboraient un bec plat de canard, mais en plus long.
Des mouettes d’une bonne dizaine d’espèces décrivaient de larges cercles dans le ciel et un grand oiseau noir au bec pointu volait à ras de l’eau, chassant les insectes aquatiques et les poissons aventureux. À l’entrée du port, des bateaux trois ou quatre fois plus imposants que l’Oie des Neiges attendaient de pouvoir accéder aux quais. Des petites barques de pêche sillonnaient les eaux aux abords du marécage et dans les criques, leur équipage de deux ou trois marins jetant et remontant régulièrement les filets.
Le vent chargé d’une odeur iodée ne faisait presque rien pour rafraîchir l’atmosphère. Alors que le soleil déclinait déjà à l’horizon, on se serait cru à midi.
L’air était poisseux – le seul adjectif qui vînt à l’esprit de Perrin. Poisseux, oui… Une odeur de poisson frais montait des bateaux de pêche alors que des relents de pourriture dérivaient lentement du marécage. La puanteur d’une tannerie toute proche, installée sur une île déboisée, venait ajouter au malaise olfactif de Perrin.
Dans son dos, le capitaine Adarra parla à voix basse, la barre grinça et l’Oie des Neiges, obéissant aux ordres de son seigneur et maître, infléchit très légèrement sa trajectoire. Les marins aux pieds nus qui manipulaient les rames allaient et venaient en silence. Tant que possible, Perrin évitait de les regarder. En revanche, il s’intéressa ouvertement à la tannerie, où des ouvriers tendaient des peaux sur des séchoirs tandis que d’autres, un peu plus loin, en sortaient des cuves de trempage à l’aide de longs bâtons spéciaux.
D’autres ouvriers encore chargeaient des peaux séchées sur des brouettes et les transportaient jusque dans l’immense entrepôt qui occupait une bonne partie du site. De temps en temps, une partie des peaux retournaient vers les cuves dans lesquelles on ajoutait un liquide mystérieux. Ici, estima Perrin, on produisait probablement plus de cuir en une seule journée qu’en plusieurs mois à Champ d’Emond. Et sur une île adjacente, constata-t-il, se dressait une autre tannerie, encore plus grande…
L’apprenti forgeron s’intéressait-il soudain à la pêche, à l’ornithologie ou à l’art de tanner ? Pour dire la vérité, pas vraiment, même s’il se demandait ce que les oiseaux roses, avec leur bec plat, pouvaient bien pêcher. Certains semblaient tout à fait comestibles, mais ce n’était pas pour ça non plus qu’il les étudiait. En fait, tout valait mieux pour le jeune homme que de tourner la tête vers la scène qui se déroulait dans son dos, sur le pont de l’Oie des Neiges. Contre ce genre d’événement, la hache qu’il portait à la ceinture ne pouvait pas le protéger.
Un mur de pierre ne serait pas une défense suffisante…
Moiraine n’avait montré ni plaisir ni agacement en apprenant que Zarine – Non, je ne l’appellerai pas Faile, quoi qu’elle en dise, car elle n’est pas un faucon – savait qu’elle était une Aes Sedai. En revanche, elle avait paru un peu contrariée que Perrin ne l’ait pas prévenue.
Trois fois rien… Elle m’a traité d’imbécile, mais ça ne va pas très loin, non ?
Moiraine semblait se moquer également que Zarine soit une Quêteuse impliquée dans la recherche du Cor de Valère. Mais une fois informée que la jeune femme espérait trouver l’instrument en collant à ses basques – un plan dont Perrin était par surcroît au courant – Moiraine avait fait montre envers l’apprenti forgeron d’une froideur qui lui avait donné l’impression d’être enfermé dans un tonneau plein de neige, au milieu de l’hiver. Même si Zarine n’avait fait aucun mystère de ses projets – une forme d’inconscience, selon Perrin – l’Aes Sedai ne semblait pas près d’oublier cette histoire…