Après un bref coup d’œil par-dessus son épaule, Perrin s’intéressa de nouveau à la berge. Assise en tailleur sur le pont, non loin de l’enclos improvisé des chevaux, sa jupe culotte joliment arrangée, Zarine faisait mine d’admirer les tours et les toits de la cité. Pas bien loin des marins qui faisaient avancer et reculer les rames, Moiraine contemplait également Illian. Mais sous la capuche de sa cape grise, elle tournait souvent la tête pour couler un regard furtif à la Quêteuse.
Comment supporte-t-elle une cape par ce temps ? se demanda Perrin.
Pour sa part, il avait déboutonné sa veste et ouvert le col de sa chemise.
Chaque fois qu’elle croisait le regard de l’Aes Sedai, Zarine se fendait d’un grand sourire. Mais dès qu’elle ne se sentait plus observée, elle déglutissait péniblement et s’épongeait le front d’un revers de la main.
Perrin admirait la Quêteuse de pouvoir sourire ainsi dès que Moiraine s’intéressait à elle. C’était bien plus que ce qu’il réussissait à faire. S’il n’avait jamais vu l’Aes Sedai perdre le contrôle de ses nerfs, il aurait préféré la voir exploser plutôt que d’adopter la stratégie des regards méprisants.
Tu es sûr de ce que tu racontes ? Une Aes Sedai qui explose, ça doit être quelque chose…
Assis à la proue, plus près de la pointe du bateau que Moiraine, Lan ne portait pas sa cape-caméléon, toujours rangée dans une des sacoches de selle posées à ses pieds. Faisant mine d’étudier la lame de son épée, il ne produisait pas beaucoup d’efforts pour dissimuler son amusement. De temps en temps, ses lèvres semblaient dessiner un sourire, mais Perrin n’en aurait pas mis sa main au feu, sur un tel visage de pierre. Parfois, à force de se faire des idées, on pouvait finir par croire qu’un marteau souriait…
Chaque femme se prenait à l’évidence pour la cible de la discrète ironie du Champion. Impassible, celui-ci ne semblait pas s’apercevoir que ces dames lui jetaient force regards courroucés, les lèvres pincées pour bien manifester leur désapprobation.
Quelques jours plus tôt, Perrin avait entendu Moiraine demander à son Champion ce « qu’il trouvait de drôle là-dedans ».
— Je ne rirais jamais de toi, Moiraine Sedai, avait répondu Lan, mais si tu veux vraiment me confier à Myrelle, il faut que je m’habitue à sourire. Il paraît qu’elle raconte des blagues à ses Champions, et un Gaidin digne de ce nom doit rire des plaisanteries de son Aes Sedai. Tu me donnes souvent l’occasion de m’esclaffer, pas vrai ? C’est dans ton caractère, on ne se refait pas… Tout bien réfléchi, tu veux peut-être me garder avec toi…
Moiraine avait gratifié son Champion d’un regard qui eût cloué un autre homme au mât. Célèbre pour faire passer l’acier pour du fer-blanc, comparé à son caractère, Lan ne broncha même pas.
Quand Moiraine et Zarine étaient ensemble sur le pont, les marins travaillaient en silence et le capitaine Adarra, la tête inclinée, semblait être en train d’écouter des choses qu’il aurait préféré ne pas entendre. Au lieu de crier, comme à son habitude, il murmurait ses ordres…
Sur le bateau, tout le monde savait désormais que Moiraine était une Aes Sedai – et que son humeur n’avait rien d’idyllique. Agacé par Zarine, Perrin s’était laissé entraîner dans une dispute. S’il n’aurait su dire qui avait braillé à tue-tête les mots « Aes Sedai », il n’y avait plus de doute au sujet de l’anonymat de Moiraine, qui n’était plus qu’un lointain souvenir.
Fichue bonne femme !
Même sous la torture, l’apprenti forgeron n’aurait pas juré qu’il parlait de la Quêteuse.
Si c’est elle le faucon, qui est donc l’épervier ? Vais-je devoir me débattre entre deux filles de son genre ? Par la Lumière ! pas ça ! Elle n’est pas le faucon, et le sujet est clos.
Il y avait quand même un avantage à cette situation tendue. Inquiets au sujet de l’Aes Sedai, les matelots se fichaient comme d’une guigne des yeux de Perrin.
Mais où était donc Loial ? Fidèle à sa stratégie, il devait se terrer dans sa cabine, comme chaque fois que les deux belligérantes montaient en même temps sur le pont. Pour travailler sur son livre, prétendait-il. Très tard la nuit, il sortait à son tour, venant prendre l’air et fumer une bonne pipe. Mais comment supportait-il la chaleur, tout au long de la journée ? Si pénibles que soient Moiraine et Zarine, Perrin ne serait resté cloîtré pour rien au monde…
Soupirant, il recommença à s’intéresser à Illian. Capitale du royaume éponyme, la ville était aussi grande que Cairhien ou Caemlyn, les deux seules références de Perrin en la matière, et elle se dressait au milieu d’un immense marais qui s’étendait sur des lieues alentour, comme certaines plaines dans d’autres régions du monde. Dépourvue de fortifications, cette mégalopole semblait exclusivement composée de tours et de palais. À part quelques rares bâtiments aux murs recouverts de plâtre, presque tous les édifices étaient en pierre aux couleurs claires : du blanc, du gris, du rose et plusieurs nuances de vert pâle. Les toits de tuiles multicolores brillaient sous le soleil, donnant une impression de gaieté et de légèreté.
Les quais particulièrement longs étaient pris d’assaut par des vaisseaux de commerce qui déchargeaient et chargeaient en permanence une kyrielle de marchandises précieuses ou non. Au bout du port, dans un chantier naval, on apercevait des bateaux à tous les stades de leur fabrication, de la simple charpente au fier destrier des mers n’attendant plus que d’être poussé à l’eau.
Avec un peu de chance, la taille d’Illian tiendrait les loups à distance. D’autant qu’ils n’auraient sûrement aucune envie de chasser dans le marais…
L’Oie des Neiges avait été plus rapide que les loups qui la poursuivaient. Quand il tentait d’entrer en contact avec les animaux, Perrin ne captait rien du tout. Un résultat qui le laissait curieusement mélancolique, étant donné que c’était exactement celui qu’il recherchait.
Depuis sa première nuit à bord, les rêves du jeune homme lui appartenaient presque entièrement. Moiraine lui avait posé la question d’un ton glacial, et il avait répondu sincèrement : à deux occasions, il s’était retrouvé dans un « songe de loup », et chaque fois, Tire-d’Aile l’en avait chassé, disant qu’il était trop jeune et trop « nouveau ». Cela dit, il ignorait les conclusions qu’en avait tirées l’Aes Sedai, car elle n’avait rien daigné lui dire, sinon de rester vigilant.
— Comme si ce n’était pas mon genre…, grogna-t-il en repensant à tout ça.
Il commençait à s’habituer à l’idée que Tire-d’Aile, en tout cas dans le monde onirique, était mort sans l’être vraiment.
Dans son dos, il entendit le capitaine Adarra frotter ses bottes sur le pont en marmonnant quelque chose – comment se faisait-il que tout le monde parle tout seul, sur ce bateau ?
Les marins avaient déjà lancé les amarres aux employés du port. Tandis qu’on les attachait à des bittes, le capitaine sortit de sa torpeur et s’adressa à voix basse à son équipage. Presque aussi vite que la passerelle, un treuil fut mis en place pour permettre le débarquement des chevaux. Ruant sauvagement, l’étalon noir de Lan faillit casser son harnais et la monture géante de Loial eut besoin qu’on double le sien.
— Ce fut un honneur, souffla Adarra à Moiraine lorsqu’elle s’engagea sur la passerelle. (Le capitaine s’inclina bien bas.) Oui, vous avoir servie fut un honneur, Aes Sedai.